Femme de silence

Publié le par Frédéric Zarod

Tango Mystique - chapitre 9

 

Femme de silence, dont la parole est le corps, femme du tango, pour comprendre sans comprendre une science qui dépasse toutes les sciences.

Tu as mordu le fruit de l'arbre de la connaissance de la Connaissance, et le tango t'a aussitôt quittée, ô toi ma douce maestra, tu étais une tanguera pure comme l'était la vierge Marie, à tes débuts, dès les premiers pas, tes premiers cours de tango, le monde profane t'a sortie de ton corps, tu étais pure, tu étais maîtresse des danseurs qui cherchent, travaillent, peaufinent leur  ouvrage pour en faire une oeuvre, danseuse vierge telle l'argile entre les mains du potier, mais tu n'as pas voulu du potier, tu n'en as fait qu'à ta tête, au lieu de rester silencieuse, tu as cédé à la tentation, tu t'es remplie des bruits et des critiques, comme la prostituée qui laisse les hommes sans honneur souiller son calice, parce qu'on t'a appris que la femme est libre et indépendante, tu as fini en tango par devenir un homme comme les autres.


Tu t'es égarée sur des chemins, tu as renié ta féminité, insulté les cavaliers, ceux qui t'ont maltraitée dans l'abrazo, si tu savais, si tu savais...

 

"Survint une femme connue dans la ville pour sa vie dissolue. Comme elle avait appris que Jésus mangeait chez les pharisiens, elle avait apporté un flacon d'albâtre rempli de parfum. Elle se tint derrière lui, à ses pieds. Elle pleurait; elle se mit à mouiller de ses larmes les pieds de Jésus; alors elle les essuya avec ses cheveux et, en les embrassant, elle versa le parfum sur eux." (Luc 7-37 et 7-38)

Femme du tango, ta clôture a cédé, et les païens sont entrés dans ton alcôve, les danseurs - et j'ai péché aussi à cet endroit -, ont placé mille contradictions dans ton âme, ainsi que mille pierres tranchantes sur ton chemin de tanguera. La danseuse est mal-conduite. Les hommes la tiraillent dans tous les sens, et tu as cru leur faire plaisir, tu as écouté les conseils des uns, les remontrances des autres, la brebis s'est égarée, tu étais vierge avant le tango.

 

Et vous, cavaliers, qu'avez-vous à dire? Tels que vous, j'étais à mes débuts vaniteux, prétentieux, combien de danseuses ai-je éloignées de leur silence, de leur pureté, du don qu'elles étaient alors qu'elles venaient d'entrer à peine dans la fraternité du tango, qu'elles découvraient les joies et les malheurs de nos bals?

 

"Tu vois cette femme? Eh bien, quand je suis entré dans ta maison, tu ne m'as pas apporté d'eau pour me laver les pieds, mais elle, elle me les a arrosé de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m'as pas accueilli en m'embrassant, mais elle, depuis que je suis entré, elle n'a pas cessé de couvrir mes pieds de baisers." (Luc 7-44 et 7-45) 


Sois douce à l'égard de ceux qui t'ont induite en erreur ou maltraitée dans leur abrazo, ô mon amie, à présent, tu es une tanguera, tu fermes les yeux, aveugle, sans pardonner à tes débuts, tu étais vierge, tanguera, souviens-toi du premier danseur, du premier tango, de ton premier abrazo, étroite est la porte, rare sont les danseuses qui restent pures.


Je connais tes faiblesses, je sais tes transferts de poids, je souffre de tes contractions aux épaules, je porte ta croix quand ta jambe libre est encore enchaînée au boulet, tu cherchais la liberté loin de l'homme, mais la brise est douce entre mes quatre murs, cloîtré, prostré, je t'ai dit que tu n'étais pas une moniale, Dieu ne t'a pas appelée. Je sais, je sais bien que tu m'insultes là où tu te trouves, mais je te vois, ma tendre soeur du tango, tu te crois au sommet d'une montagne resplendissante, je te vois tremblante entre le gouffre et les méandres d'un fleuve sauvage, mais pose tes talons, fais attendre ton cavalier, ô Seigneur, pardonne-lui. Ma douce amie, es-tu une femme ou pas?


Je pleure pour toi, devant mon pupitre, je relis l'Ecclesiaste, pauvre moine que je suis, priant le jour devant le Christ en Croix, la nuit devant la Vierge Marie, les nuits sont longues, c'est hiver en Provence, c'est l'hiver dans ton coeur, danseuse, je t'ai tendu pourtant la main, mais tu m'as dit: "Qui es-tu, toi!".

Moi, je ne mérite pas le tango. Je te dis adieu, tanguera, dans dix ans, vingt ans, peut-être, tu auras comme un goût de regret.... Mais je serai déjà vieux, proche du dernier souffle, récitant des psaumes à la Gloire du Père Eternel.

Bienheureuse la danseuse qui demeure femme jusqu'à devenir maestra, ou qui trouve encore sa féminité en cours de chemin et devient maîtresse du tango. De toutes les soeurs, c'est elle qui me guide sans jamais dire un mot, et dont je place en plus haute estime l silence de tanguera.

Avignon le 22 décembre 2014

Tango Mystique:

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J'ai écrit ce texte en écoutant "The english lady and the knight" (la dame anglaise et le chevalier) de Loreena McKennitt

La vierge et le lion

Eve dans la solitude, femme qui vient écouter le silence!

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