Journée du Tango 11 décembre

Publié le par Frédéric Zarod

Journée du Tango, pourquoi le 11 décembre?

 

Nous débarquons d'un bateau, laissant derrière nous un vieux continent, un pays qui nous a fait souffrir, mais nous ne savons pas encore qu'on a beau fuir, notre souffrance nous poursuit à bord jusqu'au fleuve qui scintille comme l'argent.

Nous débarquons sur Terre, abandonnant la matrice rassurante qui a pris le temps de nous offrir un Arbre de Vie, notre merveilleuse colonne vertébrale, mais nous ne savons pas qu'en quittant le ventre de notre mère, nous allons devoir aussi apprendre à la dérouler, cette colonne de Vie, la faire tenir tant bien que mal à la verticale, et la protéger contre les orages de la vie avant de quitter un jour la Matrice du Monde, la Terre Mère Nourricière...

 

Nous débarquons sur une piste de danse, parce que nous avons entendu une musique lointaine, cette musique du coeur qui pleure, de l'âme égarée, du ventre qui se noue, nous appelons ce lieu: La Milonga.

C'est un nouveau continent rempli de perles, de pierres précieuses, de trésors d'humanité, c'est un nouveau pays que l'on construit ensemble avec les restes de nos vieilles contrées, de notre passé, et de nos désirs d'horizons, c'est une nouvelle matrice, comme un refuge plein de chaleur et de tendresse, de soie et de velours, c'est le tango, le tango argentin, sans savoir encore que nous y entrons comme dans une église, en y ramenant là encore notre souffrance, notre désespoir mais en y débarquant aussi tous nos espoirs, de réconfort ou de rencontre avec l'âme-soeur, en y déballant notre égo et la générosité dont nous sommes aussi capable en écorchant nos pieds, en offrant à quelqu'un d'autre la sueur de notre tempe.

 

Nous ne faisons que débarquer, jour après jour, après avoir traversé les remous d'une vie pieusement maritale ou passablement adultère, les vicissitudes d'une existence précaire ou de lutte acharnée pour s'asseoir à la place du roi, les tempêtes d'un hiver dans la misère, les orages d'un amour impossible, les pièges tendus par nos ennemis ou nos propres illusions, les oasis qui nous ont fait croire que l'on pouvait enfin boire l'élixir du repos éternel.

 

Le chômage, la précarité, et les clous de girofles deviennent un trésor inestimable pour calmer d'inlassables rages de dents. Il y a la solitude d'un homme, et la solitude d'une femme, puis des solitudes superposées parfois dans un lit. Il y a le co-voiturage, et la co-location, pour nous protéger mieux que les compagnies d'assurance et les administrations glaciales, et il y a les salles d'attente, des chaises peuplées d'âmes bientôt désincarnées, les salles de cinéma, et les salles où nous pouvons décharger encore notre fardeau, des salles parfois combles, des salles invisibles au grand public, pourtant des salles accessibles à n'importe qui, des salles secrètes, des salles municipales, une cave, un grenier feraient bien l'affaire, ou le parvis d'un Opéra comme à Marseille, ou une place Richelm qui se trouve à Aix-en-Provence, entre les cafés et les restaurants dans un endroit magique que nous jalousent les parisiens, qu'est le Miroir aux oiseaux... à Martigues.

Mais ce sont toujours des salles, des lieux, des places où nos souffrances sont brassées à bras le corps avec nos joies. Si l'homme est nécessaire, la femme y est indispensable, telle est MA définition de ce Lieu qui n'est ni l'enfer ni le paradis sur terre, un lieu qui semble un lieu commun vu de l'extérieur, mais qui recèle toutes les Merveilles du Monde, un lieu à la fois public et privé, splendide tant il est un paradoxe de pudeur et d'exhibition, je veux parler de ce lieu mouvant, tel les sables dans lesquels on s'enfonce inexorablement, je veux parler de ce purgatoire où nous avons, la femme et l'homme, la sensation que tout va se jouer dans cette étrange respiration, je veux parler de ce lieu charnel, sensuel, mais aussi de cet espace affectif et affectueux, qui nous affecte particulièrement, un espace exigu qui y laisserait un aigle planer pendant des jours et des lunes, je veux parler... de l'Abrazo.

 

Mais il y a toujours une Cumparsita pour nous séparer, pour séparer de nouveau nos os, nos muscles, nos chairs, qui se sont si bien enlacés, ou encastrés. Il est un inlassable départ, et des retours qu'on attend avec impatience. Il est des navires qui n'arrivent jamais. Et des voiliers qui resplendissent parfois sur une mer étincelante. Des paquebots finissent à l'aube par jeter l'ancre. Des hommes débarquent, avec ou sans larmes, des femmes, avec ou sans enfants, des gaillards désarmés, des princes sans royaume, et là, ce poète maigre qui n'a pour unique bagage qu'un bandonéon.

Débarque enfin ce roi en lambeaux, ou ce vieux volcan érudit, qu'on croyait endormi, plus tard, la cantatrice dont la voix rassemble cette mosaïque de peuples dispersés, d'êtres égarés, de cavaliers sans monture ni armure, de midinettes qui veulent décrocher la lune.

Entre un bordel et le marché du quartier, sur le pavé, une jolie femme danse, sa robe s'envole, j'aimerais la prendre dans mes bras. Juste le temps de... Juste le temps de...

 

Il est quatre heures du matin. Le mistral s'est calmé. Mon ami le platane perd encore ses feuilles, il me tend une branche au troisième étage, oui, une branche comme un bras, une main tendue, que je pourrais presque saluer en me penchant à ma fenêtre.

Ce soir, je vais au bal, ce soir je vais marcher. L'égrégore du Rio de la Plata m'y attend... Je compte bien m'assomer de l'ivresse du bal, tomber en transe, et par la même occasion tomber dans les bras d'une danseuse. Je sais, je suis un homme, seule la femme a le droit d'être dans les bras de quelqu'un. Sinon redevenir enfant?

Un homme... Un homme! Pourtant l'abrazo, pourtant... Qui se trouve dans les bras de l'Autre, si ce n'est les deux qui s'enlacent? Bras dessus bras dessous. Fais à autrui ce qu'on voudrait qu'on te fasse: je danse le tango pour prendre une femme dans mes bras, je fais à autrui ce qu'on voudrait qu'on me fasse. Et en tango, tout est réciproque, tu ES ce que tu guides à ta danseuse, tu ES ce que tu donnes à ton cavalier.

Tu comprends ça? Pourquoi une femme ne comprend pas qu'un homme donne tout en donnant son amour?

 

Cette nuit, je n'ai pas dormi. Aujourd'hui est né Carlos Gardel. Aujourd'hui est né Julio De Caro. Nous sommes le 11 décembre. Je suis heureux. C'est la journée du tango. Il ne suffit pas de grand chose, à un homme, pour être heureux...

 

D'abord, cette journée est un jour comme les autres. Mais elle ne servirait à rien sans...

"... sans la mystique du peuple argentin qui a dû transformer la douleur en joie, la laideur en beauté, la haine en amour. Chacun de nous a un tango à soi, et la somme de tous ces tangos fait le corps d'une culture exceptionnelle qui comporte toutes les manifestations de l'âme humaine. Impossible de comprendre le tango sans le sentir, il se vit tous les jours à toute heure"

Citation de Tarantino Luis, extrait/source: Le tango a aussi sa journée, le 11 décembre

On est tous un peu argentin, ou sud-américain, quand on prend une femme dans ses bras, et qu'elle en fait de même!

 

Avignon, le 11 décembre 2014

Vanina et Flavio Tagini chante "Lejana Tierra Mia" (ma terre lointaine) - L'histoire de la famille Tagini est liée à l'Histoire du Tango argentin. Armando Tagini, leur grand-père, a écrit 7 textes pour Carlos Gardel ainsi qu'une centaine de textes pour d'autres tangos. Nous avons l'immense chance en Provence, à Nîmes, et le bonheur, de danser sur la programmation musicale de Flavio à la Milonga Del Angel. Flavio Tagini a aussi sorti un album sublime, primé en 2012 à Buenos Aires, inspiré du roman "Los Siete Locos" (Les 7 fous, 1929) de Roberto Arlt, l'Emile Zola argentin. Son album qui comprend 11 titres (comme un... 11 décembre!) est préfacé/dédicacé par Horacio Ferrer, Poète et Président de l'Academia Nacional de Tango.

Por una cabeza

"Volver" est un tango qui a été exclu des bals. Pour quelle raison? Il portait "malheur" (superstition). En effet, trois mois après l'enregistrement de cette chanson, son auteur Alfredo Le Pera et son interprète Carlos Gardel sont tués dans un accident d'avion en Colombie. "Volver" est une chanson sur l'exil, "Le retour" en français...

Morena del 900, Julio De Caro

Angel Negro, Flavio Tagini - Tangos para 7 locos

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