La puissance du tango argentin

Publié le par Frédéric Zarod

Lorsqu'on débute le tango, on est bien loin de soupçonner la puissance d'une danse qui nous fait chavirer, nous met dans tous nos états. Voici neuf ans que je ne cesse de prendre des cours ou de faire des stages de tango argentin. Apprendre à danser le tango n'est pas une mince affaire, et comme dirait un sud-américain: "10 minutes pour apprendre une figure, dix ans pour apprendre à marcher." 

Quand j'ai commencé le tango, je suis littéralement tombé amoureux de cette danse. Mais c'est au milieu de mes années difficiles d'apprentissage, que ma passion s'est tarie, laissant place à d'effroyables doutes... Comment garder la curiosité et l'élan fougueux du débutant lorsque de bal en bal, au fil des effervescentes milongas, on découvre petit à petit que c'est notre propre corps qui freine notre évolution, que ce soit l'apprentissage des figures, le plaisir de guider une danseuse ou de se laisser guider, ou bien encore la joie d'interpréter la musique, un D'Arienzo, un Biagi, un Di Sarli, un Pugliese, un Donato, un Piazzolla...?

On vient au tango avec des images de la télé ou des vidéos de youtube, après un spectacle où l'élégance et la sensualité cotoient des arabesques spectaculaires et des portés de toute beauté, mais dès que l'on commence à fréquenter la milonga... Le fantasme vient s'écraser contre une réalité: celle des gens qui se rassemblent tous ensemble pour s'associer en couples éphémères sur une piste de danse parfois particulièrement bondée... Et... tout le monde ne cherche pas à préparer son corps, à faire un travail intérieur, sur les émotions qui engendrent des blocages musculaires, pour chasser les défauts qui reviennent sans arrêt.

 

Mais 9 ans après mon premier cours de tango argentin, ma passion pour cette merveilleuse danse vient de renaître, parce que j'ai fini par rentrer dans mon corps, par y placer toute ma conscience, et par instaurer une discipline posturale et dynamique: connexion, sol, dissociation, jambe libre (pierna libre), axe, transfert de poids, ne sont pas que des mots, ce ne sont pas non plus de la théorie formelle pour rassurer les élèves, mais bel et bien des éléments naturels qui font appellent à notre squelette et ses articulations, nos muscles profonds, nos tendons, et à la nécessité de réajuster complètement notre façon de nous tenir debout, de nous mouvoir...

C'est ainsi, après beaucoup d'efforts, de doutes et de travail acharné, que ma passion pour le tango argentin vient de sourdre une nouvelle fois, une renaissance, par laquelle j'ai appris à voir non seulement avec les yeux, mais surtout avec... le coeur! Apprendre le tango, cela va au-delà d'un simple cours où l'on apprend par coeur à poser un pied, puis un autre, selon des directives académiques...

 

La puissance du tango argentin vient de ce qu'il réveille cet incommensurable élan qui nous pousse à dépasser l'entendement, cet amour tremblant, cette envie d'aimer, que l'on tient enfermé à l'intérieur de soi, que la société ne nous laisse pas l'occasion d'exprimer, il est une puissance qui relie réellement le ciel à la terre, d'une manière si inattendue, qu'on aurait tord de ne pas s'y préparer soigneusement, c'est un aimant, pour l'amant, une aubaine pour les reines, avec cette liberté que nos squelettes nous offrent, lorsque notre Arbre de Vie s'enroule autour d'une étoffe, s'élance follement, s'émancipe du lourd carcan que nous faisons porter au quotidien, et ce n'est pas faute d'y avoir mis de la sueur et parfois des larmes, le tango reste encore un art de nous égarer plus en profondeur, car nous avons tous le souvenir du feu d'un vieux volcan, des braises du premier baiser, des pluies après ce départ qui n'en finissait pas, des torrents d'espérances et de désespoirs où la joie et la tristesse se rejoignent toujours, oh mon abrazo, comme je te chéris, il y a du velours qui nous traverse dans un bal, comme ce coeur qui bat dans le regard de cet autre que l'on n'attendait plus.

Avignon le 13 juin 2015

Mes pivots, mes exercices de pierna libre, adornos, enrosques, lapiz, etc... au ralenti, sur la merveilleuse musique "Zamba del carnaval"

"La leçon de tango", extrait musical du film de Sally Potter - Musique: "Gallo Ciego" instrumental, Osvaldo Pugliese y su Orquesta - The Tango Lesson Soundtrack

El adios, Edgardo Donato

Indiferencia, Juan D'Arienzo "El Rey del Compas"

Comme il faut, Carlos Di Sarli

Oblivion, Astor Piazzolla

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