Tisane et Courtisane

Publié le par Fred Milongeroz

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Acte 1, Scène 2 



 

 

 

 

 Jean, Madeleine, Agnès-Blandine

 

 

 

 

 

 

 

MADELEINE - Entrez!

 

(Une jeune et ravissante femme entre)

 

AGNES - Bonjour.

 

MADELEINE - Bonjour. Victor n'est pas encore rentré. Il va falloir patienter.

 

JEAN - Mademoiselle (Lui fait un baise-main)

 

MADELEINE - S'il vous plaît Jean, nous serons mieux entre femmes pour attendre le Baron.

 

JEAN - De... depuis quand Madame me vouvoie?

 

MADELEINE - Jean, je vous en prie!

 

(...)

 

JEAN - J'aurais tout entendu ici! Voilà qu'elle se prend pour la Maîtresse de maison! Et moi, je fais quoi! Le valet?

 

MADELEINE - Je ne vous permets pas, Jean, de faire preuve d'une telle impertinence à mon égard!

 

JEAN - Madame, je ne vous salue point. A bientôt charmante Demoiselle. Et prenez garde de ne pas égarer votre merveilleux sourire... en ce chemin... de Saint-Office!

 

MADELEINE - Jean!

 

(...)   

 

JEAN - Bien. M'en vais-je! (en partant la main sur le coeur et chante le début d'une chanson de Jacques Brel)

"Nous étions deux amis

Et Fanette m'aimait..."

 

MADELEINE - Jean!

 

JEAN  - (suite dans le couloir)

"Si elles s'en souviennent

Les vagues vous diront... combien pour la Fanette..."

 

MADELEINE - Puisque nous attendons toutes les deux le baron, profitons pour faire connaissance!

 

AGNES - J'en suis ravie.

 

MADELEINE - Madeleine. Je suis l'ex-épouse de Victor. Voilà neuf ans que nous sommes séparés.

 

AGNES - Agnès-Blandine.

 

MADELEINE - Blandine, c'est votre nom?

 

AGNES - Non.

 

MADELEINE - Charmant deuxième prénom.

 

AGNES - Mon deuxième prénom c'est Marie-France.

 

MADELEINE - Cela fait beaucoup pour une seule femme! Et puis-je connaître votre nom, si ce n'est pas indiscret?

 

AGNES - Lau...

 

MADELEINE - Lo?

 

AGNES - AÏe! oh là là! (porte sa main à sa mâchoire)

 

MADELEINE - Quelque chose ne va pas?

 

AGNES - Ce n'est rien. Une dent de sagesse.

 

MADELEINE - Je n'ai pas compris votre nom de famille.

 

AGNES - Heu... Flo. Florand. Avec un 'd'.

 

MADELEINE - Agnès-Blandine Marie-France Florand. C'est beau! C'est long.

 

AGNES - Savez-vous si Victor va bientôt sortir de sa lecture?

 

MADELEINE - Mais il fait son jogging!

 

AGNES - Ah bon. Je croyais qu'il était dans sa bibliothèque.

 

MADELEINE - Comment pouvez-vous le savoir? Je veux dire... qu'est-ce qui vous fait dire qu'il se trouve de bon matin enfermé dans sa bibliothèque!

 

AGNES - Cela fait deux mois qu'il ne court plus. Son habitude était de remplir ses poumons d'air frais jusqu'au ranch voisin et de finir par quelques exercices de taï chi chuan...

 

MADELEINE - Comment....

 

AGNES - Comment le sais-je? Il me fait part de ses angoisses. Depuis qu'il a des problèmes avec l'hypothèque du château, vous savez...

 

MADELEINE - Vous le connaissez seulement depuis juillet! Je pensais être sa seule confidente. Même Jean, son meilleur ami ne savait pour...  Je suis déçue.

(...)

J'ai appris que vous aviez des problèmes de santé. Ce n'est pas grave, j'espère?

 

AGNES  - Non.

 

MADELEINE - Quand la santé s'absente, tout devient morose.

 

AGNES - C'est comme le bonheur. Est-ce un dû. Ou doit-on le mériter?

 

MADELEINE - C'est la vie. Le bonheur n'est que passager. Même les plus belles oeuvres de la nature périssent. Les orchidées se fanent...

 

AGNES - Les pissenlits, le chiendent aussi!

 

MADELEINE - Pour vous ce n'est pas grave, heureusement. Mais ça doit vous gêner quand-même, non? Vous prenez des médicaments? Je crois savoir que... c'est une maladie psychologique? N'est-ce pas?

 

AGNES - Voyons Madame. Lorsque qu'un de vos géraniums s'étiole du jour au lendemain, vous demandez-vous si c'est physique ou psychique?

 

MADELEINE - Mais nous on a un cerveau. Chose que les plantes n'ont pas. Aussi jolies soient-elles!

 

AGNES - Et... un cerveau, ne peut-il s'étioler du jour au lendemain?

 

MADELEINE - Je ne sais pas. Vous rencontrez un psychiatre? je veux dire... un spécialiste?

 

AGNES - Un botaniste.

 

MADELEINE - Soyez sérieuse Agnès! On m'a dit que vous étiez anorexique, je me trompe?

 

AGNES - Non. Je suis une fleur. Que l'on me cueille avant le crépuscule!

 

MADELEINE - Agnès! Je suis là pour vous écouter.

 

AGNES  - Boulimique.

 

MADELEINE - Je ne vois pourtant aucun embonpoint sur vous. C'est vrai que les boulimiques régurgitent souvent?

 

AGNES - En quoi puis-je vous aider?

 

MADELEINE - Vous ne régurgitez pas après vos repas?

 

AGNES - Dé-gueu-ler. C'est le terme exact.

 

MADELEINE - Vous savez, je connais personnellement un psychanalyste. Je peux toujours vous laisser sa carte...

 

AGNES - Un quoi?

 

MADELEINE - Cessez de faire l'enfant! Ecoutez Agnès-Blandine, je m'intéresse à vous, j'ai beaucoup d'empathie, alors ne soyez pas aussi désagréable...

 

AGNES  - Empathie rempotée dans un pot pas plus grand qu'un dé à coudre!

 

MADELEINE - Je ne vous permets pas!

 

AGNES  - Vous en voulez des réponses? En voilà une gerbe. Je suis boulimique, pourtant aucune graisse qui pend de ma culotte, normal! C'est psychologique comme vous dîtes! Les ingrédients, pour la recette, je vous les donne : une pincée d'angoisse, un morceau de viande, de choix! regardez-moi! la peur de vivre, la peur au ventre de préférance, siège de tous les mets, de tous les problèmes mal digérés. Le plus important dans tout ça? Remuer le tout. Dans le gouffre de la vie! Pour un pas en avant, reculer de trois, et voilà, Madame, le dîner est servi, boudin blanc, solitude fermentée, je me vide les trippes sur votre tapis, l'odeur de mes entrailles se répand dans vos vêtements, et c'est mon coeur qui va passer entre mes lèvres bientôt, un jour, demain, je ne sais pas ne sais plus qui.... je suis! Laissez-moi tranquille, pitié!

 

MADELEINE - Vous... vous êtes impulsive.

 

AGNES - Je ne mâche pas mes mots. C'est pour ça que je ne digère pas.

 

MADELEINE - Vous aviez besoin de me raconter tout cela!

 

AGNES - C'est sorti tout seul!

 

MADELEINE - Je ne voulais pas vous offenser Agnès. Je tiens à vous présenter mes excuses pour... ma curiosité mal placée.

 

AGNES  -  C'est moi. Je vous ai presqu'insultée.

 

(...)

 

MADELEINE - Nous sommes tous les souffre-douleurs d'invisibles monstres-destins.

 

AGNES  - C'est beau ce que vous dîtes. Et tellement triste.

 

MADELEINE - A force d'entendre Victor, on reprend sa poésie. Et sa philosophie. J'ai appris beaucoup avec lui. Victor m'a ébloui par sa personnalité. Ou son absence de personnalité! Peut-être en a-t-il une?

 

AGNES - Nous avons tous une personnalité!

 

MADELEINE - En effet, la sienne est si riche, si flamboyante. Mais il l'exprime avec tout autant de contours et de ritournelles qu'elle semble vouloir se cacher. A chaque instant. Pour fuir.... fuir quoi au juste? Créer le mystère? Le Mystère Victor!

Ah! C'est un magicien Victor. Il décrit la vie comme s'il était derrière le miroir. Il vous pousse à aimer la vie, à la croquer à pleines dents, comme si lui, prisonnier du miroir, regrettait de ne pouvoir le faire pour lui-même.

Il vous touche, vous berce, vous épingle parfois, vous fait quelque menue frayeur, avec ses métaphores, ses illusions, ses provocations. Son regard, sur les autres, est perspicace avec ses milliers de lames qui vous mettent à nu! Hélas...

Il m'a déçu pour une chose. C'est là où je vous dis que la vie est injuste. Mais parlons d'autre chose.

Vous le voyez souvent?

 

AGNES - Aujourd'hui, c'est la troisième fois que je le rencontre.

 

MADELEINE - Qu'est-ce qui le chagrine en ce moment mon Victor?

 

AGNES - L'hypothèque du château.

 

MADELEINE - C'est Pierre, son gestionnaire-comptable privé qui s'inquiète pour les affaires du Baron. Victor possède beaucoup d'argent. Des terres aussi. Pierre s'occupe de tout. Du foncier, des investissements et des comptes bancaires. Victor lui fait une confiance totale! C'est Pierre que je vois tantôt inquiet, tantôt satisfait. Victor lui a toujours été plongé dans ses rêveries. Il a tout délégué depuis longtemps à son agent. Alors pourquoi s'angoisser maintenant pour cette histoire d'hypothèque? Non. Je pense qu'il y a autre chose... Des phénomènes auxquels je pense souvent. Qui viennent perturber mon Victor.

 

AGNES - C'est un tout.

 

MADELEINE - Je pense à des phénomènes assez mystérieux je dois reconnaître.

 

AGNES - Ne cherchez pas Madeleine. Un château hypothéqué est un château perdu. Cela le rend malade!

 

MADELEINE - Vous ne le connaissez pas. Sa sensibilité est hors du commun.

 

AGNES - Puisque vous insistez, quels sont ces phénomènes si... étranges?

 

MADELEINE - (plus bas) Saviez-vous que le château est hanté?

 

(...)

 

AGNES - Alors? par qui est-il hanté ce château? Le portrait dans le corridor m'a suivi de son regard la dernière fois que je suis venue.

 

MADELEINE - C'est vrai, chaque fois que je passe devant ce tableau j'en ai des frissons! Des yeux qui se posent sur vous...

 

AGNES - Je tiens à préciser que c'était un procédé courant en peinture. Les faussettes sont creusées, le peintre a su accentuer l'aspect... disons mystérieux.

 

MADELEINE - Tout comme ce château! On ressent une atmosphère... qui donne la chair de poule si l'on s'avise de s'y promener seul la nuit. Il n'y a pas de quoi s'étonner d'ailleurs, depuis que Victor organise des séances de spiritisme, qu'il invite des médiums, des astrologues.

(...)

 

AGNES - Un château sans mystère... n'est plus un château!

 

MADELEINE - En tout cas, mon pauvre Victor est bien perturbé. Il s'enferme tous les jours dans sa bibliothèque. Et passerait son temps à relire ce Gérard de Nerval! La servante m'a dit qu'il discute parfois avec lui.

 

AGNES - Vous l'avez aperçu, vous?

 

MADELEINE - Il rôde dans les couloirs. La nuit, jusqu'à l'aurore, Victor entrentient de longues conversations avec lui.

 

AGNES - Vous l'avez vu?

 

MADELEINE - L'ancienne servante - maintenant il y en a une nouvelle, beaucoup plus jeune - dormait au dernier étage. Elle entendait tout de là-haut. Une nuit, elle a mis sans dessus dessous plusieurs salles du château, endommagé des pièces de collection aussi. Elle a été démise de sa fonction à cause de lui.

 

AGNES - A cause de victor?

 

MADELEINE - Non, du revenant.

 

AGNES - Licenciée par un fantôme?

 

MADELEINE - Victor n'est pas un homme accessible. Le Baron! Peut-être à cause de ce mystère qui l'entoure. A-t'il lié un pacte avec... les esprits de cette demeure?

 

(...)




 

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    Le mystère Victor Le mystère Victor

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Le Mystère Victor

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