Bio-mécanique du tango

Publié le par Frédéric Zarod


Rentrer dans l'étude de la bio-mécanique du tango pour ne faire qu'UN - la figure du couple comme moyen et non comme finalité


En tango, il s'agit de bien comprendre que le couple passe avant l'individu: autrement dit, ON NE DANSE PAS SEUL, mais ce sont deux corps, quatre pieds, qui doivent faire en principe un, "uno".  


Est-ce que l'on doit systématiquement faire entrer deux personnes coûte que coûte à l'intérieur d'une figure, ou bien est-ce que la "figure" naît à partir de la véritable harmonie du couple?    

Pour cela, il est essentiel et impératif que la personne qui guide et la personne guidée fassent la démarche foncière, pragmatique, personnelle, de comprendre ce qu'est la "bio-mécanique" de la marche et du pivot, car le seul langage commun en tango entre deux danseurs/danseuses est bel et bien ce langage corporel: 
comme toute "langue vivante", si l'on ne sait pas comment s'articule son corps et si l'on ne sait pas utiliser la grammaire de base de son langage corporel, la marche, ses transferts de poids, le mécanisme du pivot, le sol, la connexion, on ne pourra que partiellement dialoguer, échanger, communiquer....


La figure (qu'elle soit improvisée ou apprise par coeur) ne peut que naître nécessairement entre deux corps qui "parlent" ensemble.

 

Chaque contraction, crispation, réduira considérablement notre "langue commune", et nous privera d'une communication claire, précise, efficace, qui alors pourra prendre la forme de la phrase musicale, bien au-delà du simple fait de marcher sur le temps fort et faire ses contre-temps.

 

Pour parler une langue, il nous faut connaître la grammaire, la conjugaison, avoir du vocabulaire, pratiquer afin d'être à l'aise avec elle. En tango, notre corps est le support concret, matériel d'une langue vivante nécessaire à communiquer au sein du couple dansant.

Si notre corps est un moyen d'expression, il est aussi un outils de communication: on peut tout exprimer avec le corps, se débattre, courir, se mettre en boule, s'avachir, gesticuler, se contracter, mais on n'est pas seul dans notre expression: nous sommes deux! 

La personne qui guide ou qui est guidée, peut toute seule faire ce qu'elle veut avec son corps, mais une fois entrée dans l'abrazo - l'enlacement du tango - le cavalier comme la danseuse doivent renoncer à leurs habitudes de se mouvoir seuls afin de rester avec l'Autre, dans une même énergie, dans une marche ensemble, une connexion charnelle qui sera maintenue d'une certaine manière jusqu'à ce que la danse prenne fin.

 

Si dans mon quotidien, je contracte mes épaules pour n'importe quel geste, il est de grandes chances que je guide ma danseuse avec les épaules contractées. Si pour ouvrir une porte, je la pousse avec violence, je risque sans m'en apercevoir, de malmener ma danseuse. J'exagère les traits: maintenant vous devriez saisir ce qu'on entend par "bio-mécanique" du tango.

 

Nous sommes des êtres vivants. Nous avons tous un squelette. Nous avons aussi des émotions. Des émotions enfuies sous chacun de nos muscles. Il y a donc un lien vivant entre cette belle mécanique qu'est notre squelette articulé grâce aux muscles, et aux fils qui permettent de les animer avec intelligence, je veux bien sûr parler des nerfs, et ce qui fait de chacun d'entre nous un être qui rit, qui pleure, qui éprouve la peur, le désir, qui a des doutes, mais aussi des aspirations, et des espérances. 

 

 

Rien qu'avec ce terme qui paraît contradictoire, "bio-mécanique", on touche du doigt toute la difficulté de l'apprentissage du tango.

 

S'il s'agissait simplement de regarder nos professeurs faire une figure, et de refaire la même figure, ok, nous sommes tous des maestros à la fin de l'année. Si nous étions simplement constitués d'une articulation simple, comme les roues d'une voiture qui tournent à droite, à gauche, ici encore, on peut dire que le tango, c'est mathématique, c'est de la mécanique. 

 

Mais voilà que nous sommes des êtres humains, beaucoup plus vivants qu'une bielle de locomotive. Nous pouvons réduire l'étude des mouvements de notre squelette à de la simple mécanique. Mais nous devons prendre en compte également que nous ne sortons pas tous de la même usine: chacun est une merveille biologique, avec sa morphologie, un apprentissage personnalisé de la marche, dès l'enfance, de sa station verticale, de son "assise", ou son ancrage dans le sol, et de sa façon singulière de réussir à maintenir à la verticale tout un squelette avec ses parties lourdes, son bassin, ses épaules, sa tête!

 

Là-dessus, observons nos vêtements plus subtils: les émotions. Ou: notre façon que nous avons consciemment ou inconsciemment d'habiter notre structure biologique douée du déplacement mécanique sur terre, ce qui fait que nous ne sommes ni des poissons, ni des végétaux.

 

Nous rentrons dans la complexité du guidage, de la connexion: tout à l'air si simple à voir des maestros danser... Vous avez comme eux, deux jambes, un tronc, deux bras, et une tête.

 

Il nous faut d'abord re-connaître notre propre corps: re-visiter sa posture, sa marche, sa façon de tenir l'équilibre, comment il fait pour se mouvoir, pas après pas, qu'est-ce qui se passe lorsque je m'apprête à avancer la jambe droite? Que font mes chevilles? Mes genoux? Mes hanches? Mon diaphragme? Mes épaules?

 

Je vous avais prévenus: danser le tango, c'est apprendre une langue. Pas pour danser n'importe comment, tout seul, mais surtout pour entrer en communication, entrer en communion avec un autre corps, qui est censé être constitué d'une structure bio-mécanique similiaire...

 

Imaginez un japonais qui discute avec congolais, chacun parle dans sa propre langue natale et ne comprend pas la langue de l'autre.... Pouvez-vous imaginer à quel point la conversation sera fort enrichissante. Imaginez qu'ils doivent maintenant régler des problèmes ensemble?

 

Lorsque vous commencez le tango, vous êtes avec l'autre personne dans une situation simililaire... Le chinois et le congolais pourront toujours discuter des heures et des heures ensemble... 

 

Apprendre à danser le tango, c'est rentrer dans l'étude de la bio-mécanique de la marche, autrement dit, réapprendre à marcher, déjà seul, réapprendre à se tenir debout, d'une manière relâchée, et faire l'expérience consciente de prendre appui dans le sol pour communiquer à l'autre son intention, sa présence, y mettre de l'énergie, loin des contractions, sans se tenir à l'autre, sans s'affaler sur l'autre, sans faire subir à l'autre notre lourd passé inscrit dans nos muscles et donc notre squelette.

 

Voilà pour la grammaire de cette magnifique langue corporelle au sein du tango. Il ne reste plus qu'à nous conjuguer au temps présent, à faire entrer la musique dans notre abrazo, et profiter de notre fabuleuse biologie humaine pour improviser à l'infini  des mouvements épanouissants, sans perdre en cour de route l'harmonie du couple, sa communication fluide, précise, efficace et riche, qui lui donne une si jolie mécanique, bien huilée, sa magie, sa sensualité. 

 

Qu'importe le but, la finalité, l'essentiel est invisible: c'est en apprenant à communiquer corporellement, charnellement, kinesthésiquement avec l'Autre, en tango, que l'on ré-apprend   à marcher, à redresser notre Arbre de Vie, notre colonne vertébrale, et à en prendre bien soin finalement tant pour le confort au bal que pour son propre bien-être.... Nous pouvons ici imaginer les effets thérapeutiques d'un tango bien compris, respectueux de la démarche essentielle de l'élève qui s'amuse avec tendresse à aller vers l'Autre, sans s'apercevoir qu'il fait un yoga exigent, bénéfique, et relaxant!

Frédéric Zarod, Avignon le 6 mai 2014 - texte retravaillé et deuxième partie rajoutée le 20 novembre 2014. 

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