Les chaises musicales du tango

Publié le par Frédéric Zarod


Dans nos milongas de France, il existe un jeu, celui des chaises musicales. Les chaises du tango sont une étrange parodie de notre société occidentale. C'est la valse des règles, c'est la milonga de Buenos Aires implantée en France, parce que nous sommes plus royalistes que le Roi, on balaie notre joie du fox trot musette, à se demander si le DJ ignore par la même occasion qu'il existe aussi le canyengue?

~~~AVERTISSEMENT ~~~ Cet article ne convient pas à un public privé du sens de la dérision. Toute ressemblance avec des lieux et/ou des personnes ayant existé, ou existant encore, n'est que pure coïncidence. En cas de réclamation, veuillez vous adresser à mon avocat (j'ai le même que Dieudo. Nan j'rigole, le mien, je l'ai mangé à midi).

 


Les chaises musicales du tango, c'est simple:

Il y a tellement de règles (administratives) à respecter, qui viennent de Buenos Aires, - mais de quel Buenos Aires à vrai dire? (à prononcer: buenosss-aïe-ressss), que soit tu restes cloué sur une chaise et tu n'oses plus bouger, ni regarder qui que ce soit, et te reste juste à écouter la musique, un tango, une valse argentine, une milonga, un canyengue ou un fox trot quand le DJ veut bien en programmer de temps en temps, soit tu es condamné à rester debout.


Les chaises musicales du tango, ce n'est pas si simple que ça, attendez!



Tout dépend si tu es un danseur, un milonguero (in english: leader dancer), ou une danseuse, une tanguera (in english: follower dancer).

Là, les règles (administratives) de la milonga, ça devient un peu plus le bordel, je veux dire conventillos - petits couvents - mais nous n'en sommes pas non plus aux règles des frères mineurs de Saint François d'Assise - l'art de l'assise dans nos chaises musicales tenant plus de la sensualité d'une belle paire de jambes et du fétichisme de la chaussure à talon, que de l'art de canaliser son désir vers le Seigneur!



Le jeu des chaises musicales en tango, reflet de notre société occidentale, donc:

Ce qui se passe dans une milonga française, c'est ce qui se passe dans notre organisation hiérarchique de nos tristes valeurs socio-professionnelles capitalistes, qui impose la croissance à tout prix et l'ultra-rationalisation de nos postes de travail, que ces derniers soient ouvriers ou tertiaires...  

 

Nous le retrouvons quand-même moins dans une milonga provinciale que dans une milonga parisienne, là encore, reflet de notre jolie société bon chic bon genre dopée par les marchés financiers de Wall Street. Traduction: l'escalade aux apparences, le règne de la carapace dorée et de ses guirlandes.



Les règles de la mirada et du cabeceo?

Des règles qui en deviennent plus monastiques que spirituelles ou sociales.

J'ai la forte impression qu'on utilise la mirada et le cabeceo avec l'interprétation d'un délire élitiste, saupoudré d'une idéologie de la hiérarchie verticale unilatérale, celle qui veut qu'un banquier donne des ordres à deux rentiers qui donnent des ordres à trois patrons qui donnent des ordres à 400 sous-directeurs qui donnent des ordres à 2000 ingénieurs et cadres supérieurs qui donnent des ordres à 30 000 chefs qui donnent des ordres à 20 millions de consommateurs & travailleurs qui, à défaut de pouvoir donner des ordres, puisque tout en bas en bas de l'échelle de laquelle on descend du singe, essaient de faire des leçons de morale à 10 centimes à des danseurs et danseuses qui débarquent fraîchement dans nos milongas de France et de Navarre...


Les règles du jeu des chaises musicales du tango?

Elles s'appliquent à tout le monde, sauf à celles et ceux qui les ignorent, ou qui les dictent...

Parodie de notre société, les chaises musicales du tango sont le pivot du bal: on devrait presque les mettre au milieu de la piste de danse tellement elles ne devraient pas faire seulement partie du décor milonguero.

Les travailleurs ont toujours la critique facile des chômeurs, mais ça les arrangent bien de faire valoir leur richesse discrètement en milonga... Avec l'argent, on peut louer une chaise musicale, celle sur laquelle on n'a pas le temps de rester assis(e). Il ne faut pas croire que la chaise musicale est un luxe... loin de là!


Il y a dans nos milongas des chômeuses et des danseuses qui ne chôment pas. Les danseuses bonnes travailleuses sont fières de ne pas avoir le temps de s'asseoir: elles sont toujours invitées - ou bien ont acheté quelques danseurs. On le verra davantage dans les milongas dites "parisiennes", moins dans les provinciales.

Dans les milongas qui sont des parodies de notre société occidentale, il suffit d'observer pour repérer le directeur, la patronne, les chefs, l'équipe d'encadrement qui d'ailleurs, si d'aventure tu n'avais pas pris le temps d'observer, prendra le soin de t'encadrer comme il convient selon les règles canoniques de BsAs, à prononcer Buenosss Aïe!ress...

Mais attention, il arrive parfois, plutôt souvent, que le caïd qui s'improvise chef de clan, le "compadrito" franco-français qui s'invente une vie antérieure de portègne, n'ait aucun rapport avec les organisateurs, profs ou DJ attitré du lieu. C'est ici mon grand bémol, car ce n'est pas forcément l'hôte ou l'hôtesse d'accueil qui diffuse son énergie négative et ses principes qui, dans certains cas, rappelleraient presque la résolution n°3379 de l'ONU.

 

Je parle plus haut, d'argent, de compte courant plus ou moins bien rempli, mais ce n'est pas directement aux gens aisées, voire fortunées, auxquelles je m'en prends forcément.

Une très belle femme peut très bien valoir son pesant d'or et l'échanger sous forme d'appât, de monnaie d'échange, ce qui conviendra très bien aussi aux milongueros qui n'invitent que les tangueras âgées de moins de trente ans. Rien à voir avec la femme charmante, qui se sait belle, mais par la même occasion, sait avoir ce regard intérieur, celui du coeur... J'en connais, oui oui, elles existent, fort heureusement.
 

 

Revenons à présent à notre fameuse hiérarchie verticale (et unilatérale) imposée à notre cher tango, pauvre tango qui ne se contente pas seulement d'être l'expression d'un désir horizontal, mais aussi et maintenant le support royal de la peur oblique de voir son égo disparaître subitement...

 


Les danseuses en tailleur, faschion business-tanguera, sont des professionnelles du bal. Celles en pantacourt, une tentative de faire nueva - vas-y comme je suis cool, mais pas avec n'importe qui - mais elles demeurent aussi, sans s'en rendre compte, des tangueras d'affaire. Restent les autres... 

Les chômeuses, on les voit donc clouées sur leur chaise musicale - ces dernières vous diront combien leur chaise est musicale: elles connaissent bien la musique. Ce sont les danseuses de la précarité. Dans la partition sociale du bal, le chef d'orchestre a oublié d'écrire quelques notes pour qu'elles puissent jouer à leur tour...

Les travailleuses ont souvent la critique facile (même si celle-ci n'est pas ouvertement exprimée) envers la danseuse précaire, envers la petite midinette, la provinciale...


Les danseuses qui ne travaillent pas, n'ont que le loisir d'écouter la musique, et d'observer le bal. On leur dit: "Comme ça, tu apprends!"


Les danseuses de la Haute Société du Bal n'ont pas besoin d'observer. Elles ont du taff, des responsabilités: celles de faire danser tous les bons danseurs. C'est dur pour elles aussi, faut pas croire... Si d'aventure elles se reposaient de leur dur labeur de milonguera, elles pourraient perdre leur poste. La concurrence est rude: pour 40 candidatures à la place de bonne danseuse, une seule sera retenue.



Généralement, les patrons du bal retiennent le profil adéquat pour honorer leur propre image de marque: plutôt jeune, belle, habillée tendance...


Arrive donc le moment où la travailleuse bouscule la paresseuse assise sur sa chaise musicale.

Vous comprenez que la travailleuse ait besoin de reposer ses pieds! Mais c'est ici que la danseuse précaire, qui chauffe sa chaise musicale depuis pas moins de 3 heures et 48 minutes, lui répond:

"Et puis quoi encore? Retournes danser! Tu as la chance d'avoir un emploi, moi on a jeté ma candidature malgré mon cv bien échancré..." Mais passé la soixantaine, en milonga, c'est déjà la retraite, le couvent... la chaise musicale!"


Divine Comédie: la vida es una milonga


Ah! Divine comédie, notre milonga, reflet psycho-social de notre société, et ses règles qui ne s'appliquent pas seulement aux danseuses... Les règles des chaises musicales? Une farce... On a bien voulu me les imposer à moi aussi, danseur...

Des cadres supérieurs de la Très Haute Société Milonguera de France, une des plus prestigieuses loges tangoçonniques, m'ont laissé sous-entendre des propos qui m'ont poussé à m'écarter des milongas...




"Tu devrais passer moins de temps à danser, apprendre à rester assis sur une chaise pour observer aussi!"


Observer quoi? Qui?

Observer les occidentaux que nous sommes en train de danser le tango?


Désolé, si je peux danser toutes les tandas d'une milonga, eh bien, je danserai toutes les tandas d'une milonga.


En France, on nous a obligés à rester les fesses plaquées sur une chaise de l'âge de trois ans à l'âge de vingt ans, sept heures par jour, huit jours par semaine, parce qu'il y a des parents aussi qui demandent à leurs enfants de bosser encore leurs cours les week end pour être de parfaits et futurs travailleurs et consommateurs.


Demeurer assis pendant vingt longues longues années, notre jeunesse clouée, gavée de pensée unique prêt-à-porter, pour nous offrir comme seules activités professionnelles qui ont des débouchés, des boulots debout, de manutention, ou des boulots de bureau, de taupe, style comptable payé une misère... c'est peut-être se foutre de la gueule de tout un peuple.


 

Au boulot, aucun patron m'a donné l'ordre de m'asseoir régulièrement pour observer... Quand il s'agit de travailler on n'a pas le droit de se reposer, d'observer la vie qui coule, mais dans une milonga, voilà que nous devons nous imposer une privation partielle du plaisir de bouger, de danser, de partager avec l'Autre, de vivre dignement des moments de musique, de relation affective et sensuelle?

... Avec en plus l'interdiction formelle de se lever, de s'approcher d'une danseuse, lui tendre la main délicatement afin de lui proposer une danse, si elle le veut bien?
 


Je prendrai le temps de m'asseoir pendant une milonga quand j'aurai 93 ans...

Et j'inviterai du regard lorsqu'il me sera plus difficile de me déplacer.

 

Soit dit en passant, l'invitation par les yeux, c'était chose naturelle que je faisais sans m'en rendre compte, quand je fréquentais les bals musette ou le dancing rétro.... Mais en rentrant en milonga, il y a Mesdames Brise-Nature qui défont tout pour finalement refaire la même chose, juste histoire de dire: "Mirada, la mirada, moâ je n'accepte une tanda que si l'on me fait une mira......."

C'est bon, on a compris! 


De toute façon, quand je m'assois ou que je prends le temps de boire un verre alors qu'une tanda commence, il y a toujours une danseuse, débutante, ou d'expérience, qui m'invite...

Si ce n'est pas le cas, je m'ouvre une boîte de knackies-ball, ou je fais ma ronde, un petit tour de piste, la main tendue en direction des dames qui voudront éventuellement me donner l'aumône... Donner l'aumône n'appauvrit personne.

Bref, j'offre la main, et je parle, car je suis un singe civilisé, éduqué, qui n'a pas seulement appris à loucher en ciblant entre trois têtes féminines, espérant que ce ne sera pas la voisine de droite qui va se lever, traverser la piste de danse d'un seul bond, se cassant la figure, que je vais devoir aller ramasser tant bien que mal, me sentant coupable de proxénétisme visuel, mais qui a aussi appris à faire fonctionner sa mâchoire du bas, afin d'articuler à l'aide du souffle qui vient de l'intérieur de sa cage thoracique de jeune gorille mâle, des sons élaborés que l'on dit structurés syllabiquement dans l'intention de transmettre un signal chargé de sens... le sens du bal si possible... 


Dois-je refuser? Oui, je parle de la danseuse débutante que je viens de ramasser en plein milieu de la piste de danse, qui est en train de se remettre péniblement sur ses talons de treize centimètres, qui n'en finit plus de se lever jusqu'à ce que je découvre que j'ai ma tête dans la corbeille à fruits. Pour le coup, incitation à la mirada!


Dois-je lui dire: "Ecoutez ma très chère, je dois à présent me reposer, à mon âge, je dois faire attention à mes articulations oculaires, et à mon squelette de primate civilisé, je sais bien que tout cela finira en tas d'os dans une tombe, mais quand-même..."


Dois-je lui dire: "Ma très chère, nous avons une culture, je dois laisser en moi naître une forte envie de marcher les cantandos, je dois également observer le bal, apprendre de mes aînés..."


Pourquoi alourdir nos bals de tant et tant de règles?

Au nom de la Culture portègne?


Laissez-nous vivre la danse, avec nos trippes, notre coeur, notre âme, nos défauts et nos qualités, puis si j'invite par hasard avec maladresse une Dame de la Haute Culture Argentine, qu'elle m'fasse sa leçon de morale, ma foi, je suis un danseur,


je danse,


je suis né pour danser,

et QUAND JE DANSE :

Je respecte l'axe de ma danseuse, je n'utilise pas la force de mes petits bras musclés, j'utilise mon sol, l'énergie de la terre, j'utilise la dissociation, j'écoute la musique, je fais danser ma danseuse, en prenant en compte ses capacités corporelles. 


Autant que je sache, je ne parle toujours pas espagnol ni argentin (dois-je faire une demande d'autorisation préfectorale auprès du consulat argentin le plus proche de mon domicile?), je ne comprends pas une seule parole d'un cantando, et si parfois des maladresses se glissent dans mon comportement, je ne manque pas pour autant de respect aux danseuses:

J'invite toutes les danseuses, qu'elles aient 18 ans ou 81 ans,
qu'elles soient grandes, petites, cintrées, généreuses,
qu'elles portent une robe échancrée,
ou qu'elles portent un pantalon, 
qu'elles se cassent la gueule figure en plein milieu de la piste, qu'elles soient de bonnes travailleuses ou des chômeuses de longue durée,

L'essentiel est invisible pour l'oeil,
L'essentiel est la danse,
On ne voit bien qu'avec le coeur, avec ou sans mirada!

D'autres textes sulfureux sur le tango argentin:

 

Pour la tanguera que personne n'invite, il y a encore la chaise
Aux intégristes de la mirada 
Les dangers du cabeceo 
De la pointe de son talon, arme fatale ou signature de la perfection? 
La jeune et belle et ... cruelle tanguera 
La Milonga milonguera, l'église de l'Encuentro 
Le tango du mistral et d'une tanguera 
Tango macho ou le côté obscur de la force du sexe faible  
Le pédagogue et l'élève de tango  
Tango de la Rose Mystique


Le Rituel de la Mirada : initiation tangoçonnique - Les Tangotitudes n°89
 

A voir aussi:   Nos démos de paso doble et fox trot
 

Sentimiento gaucho, Cuarteto Guardia Vieja - Orillero y Canyengue

Manos brujas, Rodolfo Biaggi

La clavada, Juan D'Arienzo - Tango canyengue

Desde el alma, Osvaldo Pugliese - Valse argentine

Fox d'antan, un bon vieux fox trot à l'accordéon - Dansez musette !

Bahia blanca, Carlos Di Sarli

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gribouille 02/06/2015 08:20

excellent article.

Fred Milongeroz 15/06/2015 06:35

Merci gribouille !

Laret 15/10/2013 09:45


Quel splendide parallèle Tango-Société!!Bravo...A bientôt,Jean-Pierre

Fred Milongeroz 16/10/2013 05:15



Merci Jean-Pierre, en effet, j'ai pris plaisir à l'écrire cet article, et j'en suis plutôt satisfait du résultat au-delà de mon idée de base... c'était un défi que de créer se parallèle pourtant
pas si évident au départ... Bcp de boulot lundi donc pour l'accoucher!