Il y a encore la chaise

Publié le par Frédéric Zarod

Pour la danseuse de tango que personne n'invite... il y a encore la chaise... Pour l'homme esseulé qui ne sait pas encore que le tango existe, qui se contente de noyer sa solitude de bar en bar... il y a encore la chaise... Quand j'attends avec impatience la prochaine milonga, je prends ma plume, j'écris, et pour Fred Tango Plume, il y a encore la chaise...

 

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Il y a encore la chaise



Il y a la chaise, tressée à l'envers, tellement qu'elle a bu, tellement qu'elle a posé de fardeaux, la chaise aux odeurs qui resteront volontiers sous la table, aux couleurs des fesses étalées en ripailles esseulées, et la table, qui a digéré, qui a ri, que la nappe cache de ses confidences de Saint-Valentin, dont on cale encore le quatrième pied, puis il y a le porte-manteau, décoiffé de tant de bonsoirs, de tant de soirées foutues à l'eau.

 

Il y a encore le tapis. Lui, il a essuyé bien des remords, rendu sulfureux bien des baisers. Puis la porte, qui a cassé des nez, qui touche du bois parce qu'encore debout, qui n'est jamais sortie de ses gonds, qui a ouvert des horizons, qui s'est fermée peut-être pour ne plus s'ouvrir. S'ouvre parfois à deux sens, quand fenêtres ouvertes, le courant d'air se fait mistral. Sa serrure : violée, qu'on a aussi maudite, qui rouille avec l'absence.

 

Les tic-tacs, c'est l'horloge. La terre pourrait s'arrêter de tourner qu'elle indiquerait encore les rendez-vous, ou les lapins posés, là, sur l'étagère qui s'accroche à la vie, qui indique aussi les habitudes, et même le nord pour ceux qui se perdent.

 

Mais on ne peut pas se perdre dans une barraque pareille. Parce qu'il y a des murs qui vous cognent, des meubles qui vous bousculent, tout ça vous fait rebondir jusqu'à l'autre pièce. Et l'autre pièce, c'est pas le grand nord, ni l'île aux mouettes.

 

C'est un lit qui aspire à la méditation, qui fait des propositions indécentes, qui pète des fois un ressort pour l'avoir pas assez aimé ou trop désiré, la couette tirée par des mains orageuses, l'oreiller insomniaque, et des draps, telles des peaux tannées, au cauchemar sanguinolent.

 

Il y a aussi l'armoire qui pend les fins de journée, pénétrée par si peu de lumière, tout un monde et tissus de vos soirées dansantes, puis dedans, des cintres déformés jusqu'à la queue de pie, des cintres sur lesquels on croit reconnaître des visages, des ombres mal cintrées, et des pulls over en laine, des piles de lin à défaut de cachemire, des tricots de mensonge, des boléros qui soulèvent les sables d'Andalousie, et quelques dentelles, l'Arlésienne séquestrée au milieu des odeurs de bottes, de pantoufles, d'escarpins, de baskets, de patins à glace, de pâture à mite, et toujours l'Arlésienne, asphyxiée par l'excès de naphtaline.

 

Il y a le miroir qui vous renvoie la balle, la balle du chien qu'on cherche partout, le chien en peluche bien sûr, l'autre est mort en mille éclats de porcelaine, puis de l'autre côté du miroir, il y a encore l'armoire à l'envers, le lit tout retourné, la chambre jumelle, celle où vous pouvez vous voir déjà, mais inaccessible, celle dans laquelle vous aimeriez entrer, dans laquelle on est parfois nu, sur laquelle on se penche chaque matin, et Narcisse vous nargue, et Narcisse abuse déjà de vos reflets, de vos contours, de vos intimes convictions.

 

Et c'est aussi le rideau qui fait comme l'océan en pleine tempête, là encore, quand fenêtres ouvertes, le courant d'air se fait mistral, alors on se précipite pour fermer volets en hiver et persiennes en été, et tandis qu'on se lasse de maîtresse au printemps et que l'on délaisse épouse à l'automne, le rideau ne cesse de coulisser sur des philosophies de boudoir qui n'en finissent plus entre le divan dans le coin, la table de nuit, la lampe de chevet, et le radiateur à eau qui finit par se refroidir quand les orgasmes s'en vont dans la cuisine.

 

Justement, en y allant, au réfectoire, le panier à linge se moque bien de la tapisserie s'écorchant car mal dans sa peau. En passant, il y a le couloir, pour qu'éternelles soient les réflexions, parfois interminable tunnel pour les gastros et la sonnette d'entrée, souvent trop court avant l'invitation aux petits meurtres entre amis ou petites morts entre amants.

 

C'est encore le lustre qui fouille le plafond, histoire de chercher des étincelles. Mais point d'éclats dans ce château. Parce que ce n'est même pas un château. C'est peut-être une maison. Avec des étages, des tiroirs, un porte-plumes qui cherche l'oiseau rare, et un taille-crayon.

 

En dessous de tout ça, la cave à vin. Il y avait des étincelles à l'époque, dedans, oui, des yeux que vous avez fait briller après un Saint-Emilion, mais la poussière a tout terni. Ce soir, des bouteilles d'ivrogne, jonchées au sol, avec des S.O.S dedans, des bouteilles jetées à la mer, mais ne reste de cette mer-ci, que le sel de Guérande, de la salière renversée au bas des escaliers, en colimaçon depuis que les vins ont tourné au vinaigre. 

 

Il y a encore la poussière, qui effraie mille plumeaux, la poussière qui se prend pour un manteau de neige. Mais ici, ce n'est pas la demeure des neiges, je veux dire, en cent cris, l'Himalaya, et déjà dix mille cris se joignent aux miens, qui raisonnent jusqu'en haut, tout là-haut, où est assis le Bouddha. Tout là-haut, c'est pas l'au-delà, ni un lieu à l'eau bénite. Là-haut, c'est la bibliothèque.

 

Assis sur son lotus, le sage au ventre de sumo lit. A côté, la statuette de la Vierge Marie qui, d'un regard, s'en ferait presqu'un amant.

 

Il lit, sans ouvrir les innombrables ouvrages qui s'entassent dans les tribunes. Et là-dedans, ça radote, ça épilogue, ça anecdote.

Pendant qu'un crayon essaie encore d'y glisser de nouveaux mots. Quel est ce pauvre crayon? Au milieu de la table d'ébène? Ce crayon à la mine blafarde. Pas piqué d'un hanneton. Rongé par l'ennui.

 

Un crayon, un stylo-encre, une plume, qu'importe, oui, une plume que je trempe dans mes émotions du tango argentin, de ma dernière danse, d'un abrazo éternel, de cet étrange voyage kinesthésique et musical, sensuel et affectueux, auquel je pense encore...

 

Il y a encore la chaise. Et de la chaise à ma plume, un corps écrit. 

 

Un corps... et cri de l'intérieur.  

Texte écrit et publié pour la première fois le 21 janvier 2012 - Avignon

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Du fauteuil à ma plume, un corps émotionnel écrit :

Le massage est une danse naturelle, un voyage kinesthésique

Obsthébrazouble
 

Danseuse de tango, tu es un mystère

 
 
 
 

Commenter cet article

hirondelle.CM 24/01/2012 14:34


ça change de la vidéo que je préfère car on ferme les yeux et on peut rêver au son de ta voix, sinon texte, tu connais mon . de vue toujours autant d +++++++

Fred Milongeroz 25/01/2012 17:25







ini 24/01/2012 14:06


ha merci!... une autre lecture possible ,plus complète, toujours autant d'émotions... troublant!

embertine 23/01/2012 18:21


C'est très beau, pas bancal pour deux sous... amitiés

Fred Milongeroz 24/01/2012 09:17



Amitiés Embertine



Nina Padilha 23/01/2012 12:52


Wouaouh !
Quelles envolées sublimes !
Ma plume frétille...

Fred Milongeroz 24/01/2012 09:18