Quand je bois ses mots... Grand Jacques, Marseille et le tango argentin

Publié le par Frédéric Zarod

J'ai bu toute sa poésie. Danser sur ses mots... "Madame promène l'été jusque dans le midi de la France." Jacques Brel, Les remparts de Varsovie

J'ai bu toute sa poésie. Danser sur ses mots... "Madame promène l'été jusque dans le midi de la France." Jacques Brel, Les remparts de Varsovie

"Quand je bois les mots, je m'enivre"

Grand Jacques, le tango argentin, Marseille et la Provence - Préambule



Adolescent, c'est Jacques Brel qui fut mon chanteur préféré, j'étais ivre en écoutant ses chansons, je buvais chacun de ses vers en lisant son oeuvre intégrale.

 

Ses textes, sa poésie enivrante, ont formé également mon écriture pendant ma pénible initiation: en effet, jusqu'à 17 ans, j'étais nul en français, j'avais de nombreux 0/20, et ma maîtrise de l'expression française tendait vers le désastre, tout comme mon oral et les langues étrangères. J'étais un matheux, un vrai de vrai bourré de... fautes d'orthographe! Mes premiers textes, essais, fictions, étaient des brouillons d'exubérance indéchiffrable...

Voici mon hommage à Jacques Brel, un grand grand clin d'oeil à cet homme extraordinaire qui donnait plus de concerts qu'il y a de jours dans l'année! Toujours aussi ivre de ses paroles chantées, j'ai tenu à célébrer son génie au sein de ma modeste demeure de mots en évoquant également la Provence, ma terre d'accueil, ainsi que le tango argentin, cette expression corporelle qui me permet souvent de poser ma plume!

 

 

Quand je bois les mots - Mon hommage à Jacques Brel, le texte



Quand je bois les mots, je m'enivre. Je m'enivre du poète d'un plat pays; les marquises me font oublier un Buenos Aires que je ne connais pas; et Peter Pan peut rester là-bas avec sa fée Clochette au pays des enfants perdus...

Wendy, c'est le mistral ici! 

Car mon poète, il me console quand je suis triste, quand je suis seul, quand je suis las d'atteindre l'inaccessible Tanguera.

Je bois alors ses mots, il les a inventés, Rabelais aviateur, Rabelais navigateur, Benjamin, tu seras toujours l'Oncle, Maestro de l'enfance, l'Aîné, et je deviens le cadet de mes soucis que je jette dans le Rhône, parce que les fleurs sont périssables.

Le petit chat est mort, les singes, ça se joue de nous les filles, car le timide que je suis, au romarin ça se barbouille, ça se ratatouille, et je n'sais plus quoi c'que j'dis.

Allez encore un verre de tes rimes, encore un vers de ta verve, et voici que ma plaine de la Crau ressemble à tes dunes et tes dunes à des collines, des collines à en crier autour de l'étang de Berre jusqu'aux Alpilles, et j'en appelle aux chênes rabougris écrasés de lumière, et c'est bien que Johnny ait déserté ce soir-là les casseurs de chaise: à  L'Olympia ils t'ont accueilli, c'est ton Olympe, sans laquelle je n'aurais pas pu faire ta connaissance.


Adolescent, je ne t'ai vu que dans ma petite lucarne; tu étais en noir et blanc, tes lèvres se déformaient, prenant toutes les formes, les nuances écarlates de ta pensée, profonde, et là, oui si on me demande : c'est quoi de l'authentique, eh bien, je répondrai que l'authentique, c'est cet homme, gringalet, avec des mains aux doigts comme de longues branches d'un platane, qui s'agitent, qui gesticulent, animées de cette humanité qui remplit notre surface terrestre, souffrances,  angoisses, délires, désirs,  des lèvres perchées là-haut, tout là-haut derrière un odieux microphone, un homme en noir et blanc, je t'ai toujours vu en noir & blanc, parce que tes couleurs, les couleurs de ton âme, tu les mettais dans tes chansons, tes poèmes, tes prières, ô bonne Mère, pour des couleurs, la langue française portait avec toi toutes les couleurs de l'arc-en-ciel! Si tu étais une blague belge, ah la bonne blague!

Adolescent, je t'écoutais, au pied du trop grand lit, arpégeant les théories des prodigieuses victoires de la psychologie aux triomphes de la psychanalyse, cherchant à placer tous les paragraphes dans mes stades de la petite enfance, des stades? Mes complexes faisaient la holà, se foutant bien de ma gueule de blondinet, parce qu'on n'écoute pas les enfants, on n'écoute pas les enfants, parce qu'ils ne parlent pas si on ne les écoute plus, on n'écoute pas les enfants, parce que certains ne parlent plus.

Heureux les enfants terribles, parce que les enfants fantômes, ils sont comme les rideaux accrochés aux fenêtre de la salle-à-manger.


Alors seul dans ma nuit, je me promène dans ma petite zone industrielle, les carreaux des usines, moi, j'irai bien les casser, et je ferai taire le Diable; il a écrit un discours, le Diable, moi je préfère effeuiller les ailes d'un ange, bien loin des frites et des moules et puis des moules et des frites, mais même dans le port de Marseille il y a des marins qui boivent plein de pastaga et de drames aux premières lueurs, et moi au milieu de tout ça, moi, qui me prend encore pour moi, j'ai apporté des lilas, j'attends le tram sur la cannebière, et je la vois, ma tanguera, la fille qui danse en pleine rue...

ô danseuse d'antiquité, ô soleil dansant, o mon amour mon thym ma lavande ma persillade à l'huile d'olive de l'aube clair jusqu'.... snif, nous étions deux amis et Fanette l'aimait!  Si elles s'en souviennent dans le Vieux Port sous l'oeil de Notre Dame de La Garde, les vagues vous le diront combien j'ai dansé de milongas pour elle!

 Allez Fred t'es pas tout seul soulève ta petite carcasse, viens, Fred, viens, viens effeuillons les ailes d'un ange pour voir si tu m'aimeront! sinon, ...

Au diable l'avarice, il y aura juste le mistral pour agiter les fleurs, un cheval devant, peut-être un' 2CV, et moi derrière : au suivant, et au suivant, je me souviens j'avais le rouge au front et le savon de Marseille  à la main, et Ma Tanguera que j'attends là, j'avais apporté des fraises tagada parce que les fleurs c'est encore et toujours nom de Dieu, mais dîtes moi par hasard qu'il y a là, un souvenir  périssable?

Soudain je la vois, holà! Galinette! moi je t'offrirai... des boules de pétanque venues de la fontaine Marie-Rose là-bas dans mon coin de paradis en marge de la plaine de la Crau, mais... ils sont plus de deux mille et je n'en vois que deux, oh bonne Mère que c'est triste l'aéroport de Marignane avec ou sans... Fernandel!

Plus de deux mille, et je les ai comptés. Bouche ouverte, bras en croix, je suis là, je ne peux plus la suivre, car la foule la grignote comme un quelconque chich kebab libanais.

J'ai jeté le cochonnet. Elle a tiré la première et je n'ai pas pu pointer.

Elle préfère d'autres carrures, de cargo, trop belle pour moi qui navigue sur les flots, avec des habits Petit Bâteau.

Va, galinette, la Mathilde, tanguera qui m'a fait chavirer, qui m'a toucher couler...

Me revoilà enfant perdu. La ville s'endormait et j'en oublie son nom. Les soirs où je suis argentin, je m'offre des argentines, mais ce soir, le coeur en pagaille et la bite sous le bras, je pense à sa robe qui volait sur un boléo, son talon-aguille qui s'enfonçait dans mon mollet sur un gancho, ah! le bon vieux temps.


Ne me quitte pas, Frida la blonde! Tanpis! Je deviendrai ton plat pays, ton Vierzon, ton air de la bêtise, ton Zangra avec ou sans viagra, et je me cacherai là .... Ombre de ton ombre.

Allez, vé! Encore un verre et je va. L'amour... l'amour?

Dis-le toi, Grand Jacques, ce n'était pas si facile d'y croire hein? C'est tellement beau quand on croit que tout cela est vrai, et les Evangiles, c'est quand on a que l'amour pour unique prière au jour du grand partage qu'est...

 Allez Don Quichotte, l'Argentin de Carcassonne, Milongeroz, ce ne sont que des millions de plus, des perles de chagrin et de désespérance, quand le bandonéon expire, ramène ta figure en pleine lumière, et frotte toi la panse à la panse de Gaïa la bonne terre : ton Amérique à toi, c'est ta garrigue, tes genêts et tes amandiers dont le rose au printemps vient s'étendre sur ton blog pour lui offrir une caresse, un blog
égaré au fond de la toile du net, parmi des millions... t'es un mystère, tu n'es qu'un mystère de plus en moins, et derrière les clics s'étalant devant nous, derrière les yeux fatigués, et les visages en attente, au-delà de ces doigts tapant et tapant encore qui se crispent en vain, un homme, un être humain, une goutte d'eau noyée dans l'océan de l'humanité... holà! Le Sarmiento est déjà reparti.

Et j'entends comme une voix, j'entends...


C'est lui, lui, qui fredonne de tout là-bas, de ces îles où ils parlent de la mort comme tu parles d'une olive, il chante encore, encore, et certains soirs,

les milongas s'en vont, les milongas s'en viennent,

et entre deux bals,

Il me berce, me console...
 

Heureux qui chante pour l'enfant

Et qui sans jamais rien lui dire

Le guide vers...

 

L'inaccessible étoile.

Texte écrit et publié pour la première fois le 11 février 2012, à Salon-de-Provence, Frédéric Zarod - Tango Plume Avignon

Télécharger gratuitement mon texte:  hommage à jacques brel hommage à Jacques Brel

 


     

Voici la lecture théâtrale du texte intégral "Quand je bois les mots, je m'enivre", improvisation-vidéo, Avignon, octobre 2012

 

Le tango argentin, Marseille et la Provence... Mon hommage à mon premier Maestro, qui m'a initié à la musicalité, à l'ivresse des mots chantés, des phrases rythmées et mélodieuses, autrement dit.... au Cantando Tango!

Quand je bois les mots... Le tango argentin, Marseille et la Provence

 

Autres lectures théâtrales et publiques, quand les mots dansent dans ma bouche, je suis soûle:

 

Lady fougueuse cherche son rythme de vie - Lecture publique et poétique du texte dans le cadre d'une conférence sur le tango argentin dans les Alpes de Haute Provence, sur le thème: l'initiative de la femme dans le guidage de l'homme (atelier labo-tango à Curel, vallée du Jabron, 2016).

 

Mon tango est né en Provence, entre Avignon et les Saintes-Maries - Lecture publique du texte, slam accompagné par la guitare d'un célèbre chanteur-compositeur du tango rioplatense (à vous de deviner!), dans le cadre d'un cabaret-tango à la milonga del Angel, Nîmes, 2015.

 

Quand je bois ses mots... Grand Jacques, Marseille et le tango argentin

 

Les trois célèbres tangos de Jacques Brel:

 

Knokke-Le-Zoute tango

"Les soirs où je suis argentin

Je m'offre quelques Argentines

Quitte à cueillir dans les vitrines

Des jolis quartiers d'Amsterdam

Des lianes qui auraient ce teint de femme

Qu'exportent vos cités latines"

Famille Brel, 1977

 

Le tango funèbre

"Ah! je les vois déjà

Me couvrant de baisers

Et s'arrachant mes mains

Et demandant tout bas

Est-ce que la mort s'en vient

Est-ce que la mort s'en va

Est-ce qu'il est encore chaud

Est-ce qu'il est déjà froid?"

Editions musicales Pouchenel, Bruxelles, 1964

 

Rosa

"C'est le tango des promenades

Deux par seul sous les arcades

Cernés de corbeaux et d'alcades

Qui nous protégeaient des pourquoi

C'est le tango de la pluie sur la cour

Le miroir d'une flaque sans amour

Qui m'a fait comprendre un jour

Que je ne serai pas Vasco de Gama"

1962, by Productions musicales "Alleluia Gérard Meys"

Knokke-Le-Zoute tango, Jacques Brel - Les Marquises

Le tango funèbre, Jacques Brel - Intégrale des albums studio

Rosa, Jacques Brel - Les Bourgeois

Un tango sur... "Ne me quitte pas" de Jacques Brel

Une Plume Provençale du Tango Argentin

Une Plume Provençale du Tango Argentin

Commenter cet article

Marc Lef 02/03/2013 15:24


Vivrant et émouvant hommage... Et là, je te comprends plainement. Brel est pour moi un des plus grands... inoubliable et unique!!!

Fred Milongeroz 03/03/2013 06:03



Un grand homme, en effet, et son oeuvre est toujours d'actualité!



gazou 17/01/2013 18:19


superbe la danse de "Ne me quitte pas"


Et j'ai aussi beaucoup aimé ton texte sur Jacques Brel


Moi, j'ai eu la chance de le voir sur scène..j'étais debout , au fond de la salle, la salle était comble, je suis restée scotchée pendant  tout le spectacle tellement sa présence était
intense et extraordinaire


Oh oui ! On peut boire ses mots et en être ivre, d'une belle ivresse, celle qui revigore et nous rend à notre entièreté, je ne sais pas si ce mot existe mais c'est celui qui vient


Dis donc, pour un nul en français, tu t'es bien rattrapé!

Fred Milongeroz 17/01/2013 23:04



Jacques Brel nous renvoie à notre "entièreté", mais oui ce mot existe Gazou, puisque tu l'as inventé, et il est né de ton expérience dans cette salle dans laquelle tu as ressentie la présence
d'un Grand Homme!


Jacques Brel inventait même des verbes : "Les soirs où je suis Caracas, je Panama, je Partagas!"  Ou encore le verbe "s'embigoter" dans Les bigotes!


Rien que sa voix et ses textes nous conduisent au coeur de l'Être! 


 


 



Jean-Pierre Laret 12/02/2012 18:53


Bravo,quel talent d'écriture...J'aime beaucoup l'écriture,et m'y suis remis!Par contre,j'ai toujours eu du mal à me présenter.Parler de soi....en restant"honnète et sincère"!Peux t'etre justement
par mes écrits....

Fred Milongeroz 13/02/2012 09:51



Ose ! présente toi simplement - c'est commençant que tu verras que tu y arriveras!



Anne-Marie Lejeune (Mistic) 12/02/2012 12:16


Ahhh Fred, e n'aime pas, j'adore !!! Inutile dépiloguer sur ce texte fabuleux, fabuleusement bien écrit !


Tu écris comme tu danses, avec passion, j'en suis intimement persuadée !


ce mélange entre toi et Brel, deux "Fred" diaamétralement opposés géographiquement mais que tu as su rapprocher, mélanger entre ces lignes, c'est....époustouflant !


Merci !

Fred Milongeroz 12/02/2012 12:38



Merci Anne-Marie - je travaille d'arrache-pied! l'inspiration!!! je prendrai le temps de venir faire une visite sur ton blog - Te souhaitant un agréable après-midi!