Les Reines du Bal

Publié le par Frédéric Zarod

    
tango argentin danse de couple les reines de nos milongas beaute et mystere d un apprentissage
 
Prenons soin de nos tangueras, car le tango argentin est une danse pour nos reines!


Les reines du bal

"La vida es una milonga", l'expression argentine se traduit par: "La vie est une supercherie" ou encore: "La vie est une blague, une farce".

Le tango argentin est un reflet de notre existence. Notre quotidien est un bal des illusions, le miroir aux alouettes, avec son lot de frustrations, de jalousie, de rêves et de croyances établies pour nous rassurer...

Apprendre le tango argentin est un chemin d'alchimiste pour dégrossir la pierre de taille, chercher l'attitude juste, le mouvement juste, la pensée juste. La danseu
se de tango est une reine: soyons beau prince, bon cavalier avec elle!
 

 
 
Quand j'invite et que je prends une femme dans mes bras, à son contact, mon empathie m'amène directement à recevoir l'enfant qui y est enfermé, que je devine malgré moi... et que je m'apprête à bercer.
 
 
Pas toujours! Car parfois, certaines femmes dégagent une sensualité qui réveille davantage le mâle que le grand frère! Là encore... C'est humain!
 
 
Au-delà du contact charnel, établi par nos bustes qui se collent, par nos bras qui s'enlacent, nos mains qui épousent la chair de l'autre, je reçois d'innombrables messages inconscients de l'être au féminin que je fais danser.
 
Ses contractions musculaires dès qu'elle touche le corps de l'homme, les tensions réparties en son propre corps, sont le reflet de sa structure émotionnelle. Ses peurs et ses désirs sont inscrits depuis sa plus tendre enfance : c'est ce que je perçois en premier lieu d'une manière diffuse... et l'image que j'ai de cette femme, comme de la plupart d'ailleurs, c'est celle d'une enfante qui réclame protection et d'être choyée le temps d'une tanda. Plus la femme est âgée, plus je le ressens ainsi!
 
Comment puis-je à cet instant me mettre à danser en faisant des figures, en ignorant les principes de base d'une danse dans le sol, sans relacher les épaules, les bras?
 
Je serai alors égoïste si je me "servais" de ma cavalière contractée pour montrer aux autres ce que je sais faire, des figures apprises par coeur, mon tango qui est, dans mon égo, pour mon égo, par mon égo, le meilleur? Quitte à déployer toute la force musculaire de mes bras, de mes épaules, à forcer les pas, à déséquilibrer, à porter ma danseuse si elle n'est pas à l'écoute d'un sol que mes jambes auront bien évidemment perdu entre temps! 
 
 
La plupart des danseurs le font malheureusement. Ils ne savent pas. On ne leur a jamais appris.
 
Le premier réflexe d'un enfant qui tombe, est de tendre les bras, de s'accrocher avec l'instinct de survie à tout objet qui pourra faire office du corps protecteur de la mère tandis que cette dernière accourt pour relever son enfant.
 
Réflexes de nos bras, de nos mains, de notre gorge qui libère gémissements ou cris, de même nos épaules se tendent, notre dos s'arrondit comme pour faire apparaître une carapace de tortue, ou se mettre en boule tel le hérisson, la nuque se durcit sous les tensions du quotidien, le stress engendré par les difficultés de la vie.
 
Dans notre corps s'inscrivent notre passé et ses frustrations, ses traumatismes, petits ou grands, ses besoins auxquels la vie n'a pas toujours répondu favorablement.
 
Nombre de danseurs utilisent justement cette crispation de la danseuse pour sentir leur propre force, car ils croient que c'est dans leur force virile qu'ils sont bons danseurs... Ils n'ont rien compris. Ils passent à côté de l'Essentiel. Cet essentiel qu'on ne voit bien qu'avec le coeur.
 
Quand une femme durcit son bras droit, inconsciemment elle va y mettre tout son équilibre, ses jambes ne servent plus à rien, qu'à déstabiliser le danseur. Le danseur va rajouter davantage de force dans son bras gauche pour compenser... Puis homme comme femme finissent par avoir au fil du temps des douleurs aux articulations.
 
 
Certaines douleurs viennent en partie de leur façon de danser. Le tango  argentin doit être un moment de douceur, de confort, de plaisir, et non pas une lutte permanente des corps pour dissimuler la peur de mal faire, la peur de sentir le désir de l'homme ou de la femme, la peur de tomber, la peur de ressentir ô combien l'enfant en la personne qui danse a été en manque d'affection, pour entretenir aussi coûte que coûte le désir de paraître, le désir de plaire, le désir d'être accepté(e), le désir de rudoyer la femme, le désir d'affronter l'homme...
 



Quand je prends une danseuse dans mes bras, je prends appui dans mes jambes, et je relâche complètement mon buste, elles ne sentent aucun guidage de mes bras et épaules.
 
Cela les perturbent, tellement elles sont habituées au guidage "macho", qui finit d'ailleurs par les faire cambrer.
 
L'image des tangueras qui cambrent en allongeant la jambe qui fait le pas arrière est une image négative, malheureusement à la mode, et les femmes prennent souvent ce modèle en croyant que cela fait toute la beauté du tango. C'est la maladie du tango argentin, en tout cas en occident.
 
La femme tout comme l'homme doivent rester sur leurs jambes, une marche naturelle, comme lorsque l'on marche dans la rue! La connexion se fait par le plexus en abrazo fermé...
 
 
Je maintiens mes jambes fléchies ou tout au moins les genoux "dévérouillés", je joue sur la souplesse des chevilles, j'aligne toute ma colonne vertébrale de telle façon que le poids de l'ensemble de mon corps se trouve légèrement sur le devant des pieds. Mes hanches, mes omoplates, ma tête sont donc alignées. Verticalité : c'est tout mon axe ainsi que je déplace. Difficile d'établir tout un tango dans cette cohérence axiale, verticale, qui demande beaucoup de conscience de soi : de son propre corps. J'ai mis presqu'un an pour le comprendre. Et je continue mes efforts... "Dix minutes pour apprendre une figure, dix ans pour apprendre à marcher!".
 
Mon plexus vient se poser contre celui de la danseuse. Je lui fais ressentir par cette connexion l'énergie de mes pieds, de mes chevilles, de mes jambes, de mon ventre, que je puise par le sol en la faisant remonter jusqu'au dessus du nombril, à l'endroit où je pourrai transmettre mon guidage à la danseuse.
 
Par cette méthode on peut guider aussi bien une marche arrière qu'une marche avant, un pas sur le côté, et en jouant sur la dissociation des éléments cinématiques du corps, on peut guider un pivot, un huit avant, arrière, même un boléo, un gancho, une volcada.
 
... sans les bras et sans les épaules.
 
Le mouvement étant initié par l'appui de la plante des pieds, le transfert de mon propre poids sur une jambe ou l'autre, ou encore au milieu, associé par l'utilisation du "serpent" qu'est notre colonne vertébrale (les dissociations, torsions et contre-torsions).
 
 
La plupart des danseuses découvre ainsi un autre tango, qu'elles ignoraient.
 
Mais très vite, elles seront happées par la longue succession des danseurs qui leur feront oublier qu'elles sont capables d'être autonomes dans leur équilibre sur leurs merveilleuses chaussures à talons qui rendent au tango argentin sa dimension si exquise!
 
Je trouve que le tango argentin est le reflet de notre vie, c'est pour cela que j'aime parler autant du tango argentin tel que je le vis avec mon corps, avec mon coeur, avec ma tête, mais aussi avec mes faiblesses et mes espoirs.
 
 
Le tango argentin et les autres danses de couple font grandir l'enfant en moi. J'apprends à m'enraciner dans le sol, à trouver ma stabilité dans mon quotidien. A relâcher tous les muscles qui ne sont pas nécessaires, qui ne se contractaient que dans la peur ou le désir, s'opposant ainsi à ceux plus profonds qui font mon axe et ... ma grandeur, ceux qui contribuent à laisser l'énergie du sol circuler jusque dans la jambe libre de la tanguera qui fera un très joli boléo.

Une jambe légère, souple, soyeuse et joliment sculptée... L'aile d'un oiseau qui se déploie.
 
"Tango argentin, les reines du bal" Texte écrit et publié pour la première fois le 28 mai 2011 - Frédéric Zarod, alias Fred Milongeroz - Tango Plume Provence   
 


A lire également:
 

La jeune et belle et cruelle tanguera

 

blog tango argentin amour passion d une danse de couple

Commenter cet article

Sandrine 26/02/2014 21:32


De vous lire, donne envie de danser avec vous :D


 

Fred Milongeroz 15/03/2014 05:04



Merci Sandrine. En effet, j'écris comme je danse... Mais pour danser comme je danse, avec le coeur, les trippes, il m'a fallu m'exlcure d'une vie normale, me marginaliser...


Et le tango est sans pitié:pour  rentrer dans son secret, il faut le vivre de toute son âme, jour et nuit; quand on est homme, adieu la vie sentimentale, on ne devient plus qu'une machine à
danser, on se perd, avec le rythme dans la peau, un excellent guidage, on devient le jouet de toutes ces danseuses qui une fois sorties de la milonga reviennent dans la vraie vie : dans la vraie
vie de cette société alors je n'existe plus...


La société n'est pas faite pour les gens honnêtes, profonds, sensibles, rigoureux dans leur art, dans leur Voie, dans leur démarche et expression spirituelle en tant que "médium" = par le
tango, je deviens un intermédiaire; quand je danse, je ressens les énergies, celles qui naissent du mouvement, et qui y retournent sans cesse...



Dominique Valle 20/12/2013 00:24


Vraiment tes posts sont de plus en plus beaux et justes. Tu touches ici un point essentiel du tango et je t'en suis reconnaissant. Quant à la femme qui allonge trop sa jambe en arrière, ne les
blâmons pas trop. Tout dépend bien souvent de l'enseignement qu'elles ont reçu, et ici la tendance est de dire : c'est la jambe qui part en errière en premier, non le corps. C'est juste, mais
exagéré dans les démonstrations, et donc repris à la lettre, si j'ose dire, par les élèves. D'où les cambrures abusives et les douleurs multiples. Les exemples sont nombreux et il est vain de s'y
attarder. Il faut dire aux gens de fréquenter plusieurs profs de danse, voire des maîtres du tango afin d'affiner leur position et leur technique. C'est ce qu'on fait dans les arts martiaux, et
c'est efficace. Encore merci pour ces réflexions judicieuses et très fines que tu portes sur la danse. Un jour cela sera-t-il peut-être réuni dans un bouquin ?


 

Fred Milongeroz 20/12/2013 05:36



Curieusement, ce texte fait partie des 3/4 premiers textes que j'ai écrit, cela remonte à fin 2011, alors que je prenais à peine conscience de ce qui se passait dans mon corps de tanguero, alors
que j'étais dans l'Enseignement de Sylvie et de Nacer que je remercie encore encore encore une fois pour leur pédagogie exceptionnelle en ce qui concerne le sol, l'axe, la connexion.


J'écris dans le ressenti, j'écris non pas ce que j'ai observé pendant les bals, mais ce que j'ai ressenti de dur, d'éprouvant, de barrières que danseur et danseuse peuvent établir pour briser
notre connexion alors que paradoxalement nous la désirons, la souhaitons ou ... l'imaginons au travers de notre mental...


Ce que tu résumes dans ton commentaire à propos de la sortie de jambe est juste!


J'en rend hommage d'ailleurs - à cette merveilleuse sortie de jambe briseuse de reins - dans mon texte la jeune et belle et cruelle tanguera : encore une fois, je précise que mon texte commence
par une série d' entonnoirs qui finissent par décrire juste un seul "cas" que je voulais "exceptionnel" et bien sûr ............... imaginaire....................... un cas qui n'est pas la
généralité.


Je parle donc bien de la jeune ET belle ET cruelle tanguera, et non de la jeune ET belle tanguera...


Sachant qu'une tanguera cruelle, ça n'existe point, évidemment dans nos milongas.


Mais...


 


Mais ne nous focalisons en effet point sur la sortie de jambe de la danseuse, et essayons nous, danseurs, de mettre davantage de conscience dans notre façon de guider : avec les bras, ou avec
notre centre de gravité, via nos jambes d'appui....


Ecrire un livre sur le tango?


Rassembler mes textes?


Il y en a tellement...


Va me falloir faire un tri parmi 250 textes tango de mon blog, soit 600, 800, peut-être 1000 pages format A4 si je devais tout imprimer...


Du boulot en perspective,


sans compter la correction, la réécriture adaptation en livre....


je ne sais si j'en aurais le courage en ce moment, la patience, la sérénité?


On m'en parle, on m'y invite...


Chaque chose en son temps, cela viendra au moment approprié, je pense!


Merci encore une fois Dominique pour tes commentaires in situ (c'est comme ça qu'on dit?)


qui donne une plus large dimension à mes écrits.


Amicalement,


 


Frédéric



Joyce 16/12/2011 15:44


Je danse en rêve, c'est toujours cela.


Cette musique me plonge dans un autre univers nostalgique et fait affluer


les souvenirs.

Fred Milongeroz 17/12/2011 08:13



L'âme danse la première, est-ce que le corps resistera à l'appel de sa danse?



Brigitte 09/12/2011 14:48


Très beaux textes que tu composes telles les arabesques du tango! Je dois avouer que me mettre à cette danse me tente. J'ai pris quelques cours il y a quelques années mais la musique est un frein
car je la trouve trop triste...

Fred Milongeroz 09/12/2011 16:47



On la trouve triste au départ... mais elle n'est pas si triste que cela. Elle est un compromi entre musique classique et musique moderne, souvent une orchestration merveilleuse. Puis à côté des
tangos il y a aussi les milongas, musiques enjouées, un peu comme nos polka ou java, mais sur 4 temps. Il y a encore les valses argentine, l'équivalent de nos valses viennoises + ou - rapides.



Pénéloop 25/11/2011 06:20

L'enfant en moi
Rêve de salsa
Souvenirs d'autrefois
Le temps d'avant les mots...

Loop

Fred Milongeroz 25/11/2011 07:22



Dans la danse, l'enfant en nous,


Rêve de salsa, de tango ou de musette, rêve de l'âme qui se libère de sa cage charnelle en des mouvements joyeux et musicaux,


La nostalgie d'un Ailleurs bien meilleur que sur Terre?


Fais des Looping, Pénéloop avec ton coeur et danse, danse, danse entre 2 mots!