Tango Conscience

Publié le par Frédéric Zarod



Du tango à la conscience corporelle, une aventure dans le ressenti, la kinesthésie

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Le tango argentin m'a invité à mettre de la conscience dans mon corps.

Pendant mon premier cours de tango en septembre 2006, je me suis retrouvé avec une femme dans mes bras, une femme que je ne connaissais pas du tout, et je fus très étonné de la situation : je ne pensais pas qu'un jour j'allais rompre soudainement une telle distance avec une femme, cette distance physique  que met naturellement une femme lorsqu'un inconnu tente de s'en approcher.


Le tango argentin pendant la milonga nous permet de mettre de la conscience dans nos rapports sociaux et affectifs entre homme et femme : plus jeune, je pensais que la seule relation que l'on pouvait avoir avec le sexe opposé (en dehors de la relation intime bien évidemment!) était une relation mentale, par la conversation.

Bien sûr que des liens affectifs rapprochent les hommes et les femmes qui se connaissent déjà très bien, liés par le sang ou bien par l'amitié. Ce qui donne des échanges tendres, fraternels, qui se traduisent par le contact, on s'enlace très fort, on se caresse la joue, on s'embrasse parfois sur la bouche simplement par amitié, ce sont ces échanges non-verbaux, plus vrais que des mots, plus fort qu'un merci ou qu'un sourire éloigné, comme c'est le cas entre les hommes qui s'empoignent chaleureusement, ou une femme qui en console une autre.


Le tango argentin, et par extension les danses sociales rapprochées, nous placent dans une situation assez unique. On peut ne pas connaître une danseuse dans un bal, l'inviter. Elle accepte. Ici, nous savons que le contact soudain est autorisé : buste contre buste. Le bal est un lieu qui possède cette particularité de permettre aux hommes et aux femmes d'entrer très vite en contact charnel sans qu'il ne soit question de faire connaissance au préalable.

Il nous arrive régulièrement de croiser pour la première fois une danseuse/un danseur. Invitation par la mirada, le cabeceo (par le regard et le signe de tête). Nous n'échangeons aucun mot. La tanguera choisit l'abrazo fermé. La distance physique est rompue alors que c'est la première fois que nous nous voyons, et que nous n'avons même pas échangé un seul mot!


J'ai remarqué cependant que certaines danseuses déplacent leur "distance" avec l'homme, distance qui ne peut plus être physique : elles vont se contracter par exemple. Ou bien s'effacer: elles donnent alors un contact claviculaire, rentrant leur poitrine, essayant de supprimer le maximum de contact charnel. D'autres, par contre, vont anticiper, reculer plus vite que je n'avance, comme pour maintenir l'espace entre nos corps qu'elles maintiennent ainsi comme "distance physique", culturellement ou naturellement de mise!

J'ai remarqué que ce phénomène est assez indépendant du fait d'être bon ou mauvais danseur.




N'en soyons pas étonnés, et ne le prenons pas forcément comme un problème d'organisation corporelle de la danseuse, uniquement rattaché à une technique mal apprise, par exemple.

La base technique en tango argentin, quand nous y pensons, intellectuellement, est très simple. Cela se résume à se tenir debout, à faire connaissance avec son axe (celui qui se déplace au fur et à mesure de nos transferts de poids), à demeurer autonome vis à vis de l'autre; après, d'autres éléments viennent s'ajouter en ce qui concerne le rapport avec ses appuis, le guidage, l'intention, etc...

Aussi, je pense que la technique "pure et dure" au sein des cours de tango argentin, d'une pratique ou lors du bal,  ne constitute qu'une partie de l'apprentissage de cette danse.

L'aspect psychologique du rapport que l'on a avec un autre corps, mais aussi avec son propre corps porteur d'un passé qui a éloigné ce dernier de son fonctionnement naturel, simple et organique, doit absolument être pris en compte.

On s'en aperçoit bien lorsque l'homme et la femme qui ne se sont peut-être encore jamais vus, qui n'ont jamais échangé aucun propos de l'ordre de l'approche conventionnelle sociale, se mettent à danser ensemble : "Excusez-moi, je ne suis pas habitué(e) à votre guidage, à votre abrazo, etc..." Pourtant, techniquement, la marche reste la marche pour n'importe quels danseur et danseuse?

Au-delà de la technique, il s'agit bien de mettre de la conscience dans ce l'on fait (en cours ou en milonga), conscience également dans son propre corps, et conscience dans l'énergie émotionnelle que nous envoie l'autre par ce contact charnel. Parfois, on oublie dans notre occidental ultra-mental, de laisser faire le corps, on a peur de mal faire, préférant réfléchir à la situation, et l'on intellectualise le mouvement, cristallisant nos défauts par la même occasion. J'ai déjà abordé le sujet dans nombre de mes articles.

Mon expérience, après 3 années de milonga et 6 ans de cours de tango argentin, est la suivante: avant de chercher à comprendre intellectuellement un mouvement, je fais, j'expérimente, je pratique en poussant les extrêmes aussi, jusqu'à ressentir avec ma partenaire du moment, quelque chose de l'ordre de l'inexpliqué (inexpliqué = ressentir quelque chose de nouveau qu'on n'a jamais encore ressenti corporellement en dansant - à ce titre, on peut utiliser les termes de "nouvelle connexion", de "c'est magique!", de "sensation nouvelle et agréable", d' "harmonie", d' "osmose", ou encore comme me le disait une danseuse récemment : "C'est étrange, tu es partout où je pose mes pas, toujours présent..."). 

L'aspect essentiel ici est d'être dans l'instant présent : faire le mouvement en plaçant toute son attention à l'intérieur de son corps. Ne pas réfléchir. Il faut ressentir. Relâcher les muscles, quitte à paraître "mou". Essayer de refaire le mouvement en se contractant au maximum, pour tester aussi l'emploi inutile de la force musculaire et ses aberrations.

Le maître mot ici encore, c'est vivre l'instant présent : d'où le titre Tango Conscience. Faire descendre la conscience dans le corps. Ce n'est pas une théorie. La conscience est une Présence, une Présence de Soi en-dehors de nos habitudes souvent malsaines de vouloir tout intellectualiser. Non pas penser, mais ressentir en expérimentant sans se juger, ni juger notre pauvre partenaire qui a le mérite de se prêter si souvent comme cobaye aux cavaliers que nous sommes!

Être Présent à Soi et à l'Autre, c'est ce que le tango nous donne de pratiquer : ce n'est pas de la théorie.

L'intention, ce n'est pas seulement, pour le cavalier, basculer devant ses pieds, pencher son buste, quitte à perdre l'équilibre (et l'on perd en effet l'équilibre!), l'intention, c'est initier son propre pas en y mettant toute sa conscience, et si l'on est dans l'instant présent au lieu d'intellectualiser cette fameuse "intention" du guidage en tango, nous nous apercevons alors qu'il s'agit non pas d'une théorie farfelue mais d'énergie: on met de l'énergie dans tout son corps, de l'énergie dans ce que l'on s'apprête à faire.

En place et lieu du terme "intention", je préfère utiliser le terme "conviction", et cette conviction, n'est pas non plus qu'une idée qu'on triture avec son mental, car on ne danse pas le tango avec des souvenirs de figures apprises par coeur : mais avec la conviction que notre corps est l'intelligence primordiale au centre de notre tango. 


Nos tangueras ne s'y trompent pas, même avec peu d'années d'apprentissage, elles sont femmes avant tout, et font la différence entre l'homme qui danse dans sa propre tête (seul) et celui qui fait danser deux corps, deux coeurs, et deux jambes... d'appuis!


Il s'agit bien de sacrifier la compréhension intellectuelle de notre tango pendant que nous dansons, que nous marchons, que nous nous promenons en musique, au profit d'une attention globale tant à l'extérieur de soi qu'à l'intérieur de son propre corps. C'est à ce prix, dans le renoncement de l'application systématique d'une figure qu'on ne veut plus remettre en question, par exemple, et en portant toute notre vigilance sur ce qui se passe dans notre corps et avec le corps de l'autre, que le véritable langage corporel et émotionnel du tango prend son sens véritable.



Par la suite, marcher ensemble devient également une activité spécifique : le contact charnel, les mouvements de l'un et de l'autre, les déplacements physiques de l'un PAR RAPPORT à l'autre, de l'un CONTRE l'autre, avec la conviction, l'intention du contact charnel conscientisé, alors que dans un moment intimiste, provoqueraient une vague de désir chez l'un comme chez l'autre allant jusqu'à la relation charnelle, ici dans le bal, sont vécus comme une suspension du désir, et nous découvrons à travers ce jeu un flot d'émotions qui nous entraîne sur le terrain d'une nouvelle complicité entre l'homme et la femme.

Entre quatre murs à l'abri des autres regards, un homme et une femme enlacés, se déplaçant l'un et l'autre, qui ne se connaissent pas, n'ont rien pour les retenir...

Tandis qu'en milonga, le tango nous invite à mettre de la conscience dans la façon de guider l'autre, et d'être guidé par l'autre, d'écouter la musique, de marcher, pour la vivre ensemble, dans l'instant présent, et nous sommes en notre fort intérieur, presqu'obligés de nous mettre en position d'observateur et d'acteur, en même temps, d'une étrange danse où il est question d'un échange affectif très intense, d'autant plus intense que nous retenons tout le désir qui nous anime, ce désir de l'autre, prenant plaisir à célébrer cette alliance sacrée qui place les danseuses dans la confiance du bal et dans les bras de leur cavalier, et les hommes dans la réassurance de leur capacité à canaliser leur instinct et à faire voyager concrètement, charnellement leur partenaire de tanda.



Le tango argentin possède cette richesse de nous unir dans la conscience  d'un sentiment élevé qui permet tant à l'homme qu'à la femme de se réconcilier avec le sexe opposé mais surtout avec lui-même, avec elle-même.

Au-delà de la technique, donc, il est intéressant d'apprendre à se connaître, écouter ses émotions, écouter le corps de l'autre, reconnaître et accepter les peurs autant que les désirs qui jaillissent tout au long de notre vie du tango; et le tango argentin, en nous proposant une rencontre exceptionnelle entre homme et femme, avec ce but noble de canaliser nos instincts qui sont mis "rudement" à l'épreuve, et d'affronter encore, en les acceptant pleinement en conscience, nos émotions que suscitent le corps de l'autre et la situation du bal social,  devient un outils presque sacré qui nous aide à transcender ce que nous croyons être, au-delà de notre identification à notre corps sexué.

On apprend aussi que l'amour entre l'homme et la femme, entre les hommes et les femmes, dépasse l'amour charnel, ou la relation rattachée exlusivement à des relations sexuelles.

On élève notre sentiment à l'égard du corps de notre moitié terrestre, et l'on prend conscience également que chacun de nous, homme et femme, avons un rôle essentiel : le tango alors peut être considéré comme un exercice tantrique malgré lui (!), puisque l'homme peut jouer pleinement son rôle "yang" de guide, de "verbe créateur", avec son énergie masculine qui lui est propre , et la femme peut renouer avec la profondeur et le mystère de son énergie féminine, par son rôle "yin" qui n'est pas si loin, finalement, d'être un rôle "spirtualisant" pour elle comme pour son cavalier!



Le tango peut être vécu comme un jeu musical du Tao... une expression de l'amour tantrique!
 

 

Texte écrit et publié pour la première fois le 23 mai 2014, Frédéric Zarod
 
 


      

Commenter cet article

Laret 26/06/2015 08:58

Bien le bonjour et merci pour cet article, Jean-Pierre

Fred Milongeroz 28/06/2015 09:41

Je te souhaite un beau dimanche ensoleillé, Fred

phil 25/06/2015 20:40

bon ! ! ben ça m'enerve ça ! ! impossible de ne pas être d'accord! !... c'est vraiment pas rigolo ;-)

Fred Milongeroz 28/06/2015 09:40

Faut qu'j'rédige des désaccords alors lol

Michèle Chazeuil 09/04/2013 12:37


Fred, je suis de cette génération des féministes qui, dans les années 70 ont brûlé leur soutien-gorge... Et je viens de me "mettre" au tango. Six mois déjà. J'ai, certes, appris les pas de bases,
mais, comme vous le dites si bien dans tous vos articles que je viens de lire : l'essentiel n'est pas là.


Et c'est ça que je dois rechercher en continuant de suivre les cours de Tamar : l'essentiel pour ma vie de femme (précision, je pense que je ne suis une femme que dans les bras d'un homme, le
reste du temps, je suis un mec comme tout le monde !). Je suis en train d'apprendre à lâcher, à ne pas diriger, à ne pas choisir l'homme avec qui je vais danser...


À suivre...:)))!


 

Fred Milongeroz 10/04/2013 14:35



Merci Michèle de votre commentaire qui enrichit ce présent texte -


C'est curieux : parfois je me dis que je ne suis homme que lorsqu'une femme se trouve dans mes bras, pour danser par exemple, ou encore enfant lorsque je me retrouve DANS les bras d'une femme, et
le reste du temps... je suis une femme comme tout le monde!


Le corps physique oui est sexué, mais l'âme... et son Mystère!


Je pense que la danseuse a cette chance de quitter la dictature du mentale et que le tango l'invite à vivre l'instant présent : le ressenti, être dans la sensation kinesthésique et laiser son
corps agir selon l'énergie qui lui est proposée par le cavalier : espérons que ce dernier utilise son sol, et le moins possible, et le moins souvent, la force brute des bras!


Vous souhaitant une belle journée,


Fred



Laret 15/12/2012 18:18


Beaucoup de réflexions et d'explications sur la dance..Merci!Hélas,je n'ai jamais su danser,sauf dans les bals d'étudiants...Et c'est vrai que le contact etait souvent agréable et favorisait les
échanges!Tres bonne soirée,Jean-Pierre

Fred Milongeroz 16/12/2012 14:07



ça s'apprend!  Regarde l'écriture : à 15 ans, j'étais le + gros nul en français, des 0 pointés, mon expression orale tant écrite étaient ce qu'il y avait de pire! Ne te sous-estime jamais
Jean-Pierre, C'est quand on se croit mauvais dans un domaine qu'on peut devenir très bon par la suite, et source de motivation, un défi!