D'un tango mécanique à un tango des fluides

Publié le par Frédéric Zarod


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Tango mécanique, tango des fluides


Il y aurait deux approches différentes du tango argentin, dans sa pédagogie et son apprentissage  :

Il n'est pas certain que l'on puisse se satisfaire en tant qu'élève, et même peut-être en tant que professeur, d'un à-peu-près qui se satisferait d'une mixture des deux approches foncièrement différentes. Il ne s'agirait pas en effet d'une oscillation entre deux styles, mais d'un choix entre deux progressions dans le tango argentin qui se révèlent de nature fondamentalement opposées - en tout cas, qui ne peuvent offrir leur pleine efficacité si on essaie d'en faire une tentative approximative de synthèse.

Ici, il n'est pas question d'opposition entre un tango fermé, milonguero avec un abrazo au coeur qui bat la chamade dans la poitrine de l'autre, et un tango ouvert, nuevo ou dit "libre", dont les bras relient le cavalier (leader) à sa danseuse (follower) pour unique canal de communication.


Pour cerner la problématique quant à ces deux approches du tango, il suffit de penser à la physique newtonienne et à la physique quantique.




Deux tangos qui s'interrogent et qui ne semblent pas compatibles :

Un tango argentin qu'on apprend par des figures, à commencer par son mode référentiel qu'est la Salida, son croisé du 5, avec ses querelles internes pour une salida fermée ou pour une salida ouverte? On veillera alors à apprendre par coeur des figures qui constitueraient toute l'arborescence d'un tango codifié avec ses lois propres à la physique newtonienne.  Voilà pour l'approche mécanique.

Puis un tango argentin qui ne cherchera non pas à répertorier des modulations, des figures, qui entraînerait l'élève danseur à passer d'une position à une autre, d'une variante à une déclinaison, avec le danger de se cloisonner  dans une danse sans perspective de créativité et d'improvisation, comme si ce tango ne devenait - si on ne le comprend - qu'une suite de pauses-photos entrecoupées des soubressauts d'un homme et d'une femme qui tentent, tant bien que mal, de se rejoindre à la position suivante, en espérant que chacun et chacune aient bien mémorisé les séquences communes que le cavalier va essayer de faire deviner à sa danseuse; mais un tango qui cherchera son mode référentiel directement au sein de ce qui constitue le tango dans sa naissance, son évolution et sa raison d'être : le corps humain, qui contient sa propre logique corporelle et dynamique, sa propre bio-mécanique, et qui n'est pas forcément en mesure de se voir codifié dans les repères d'une mécanique newtonienne, dans le seul souci d'une esthétique sans compréhension foncière et kinesthésique.

Cette deuxième approche ne dessine pas des pas au sol dans le but d'y faire poser les pieds des élèves sans se soucier s'ils mesurent 2 mètres ou 1,50 mètres.

Cette deuxième approche du tango n'enseigne pas non plus aux élèves que si on lâche une pomme, celle-ci va s'écraser par terre. Elle va plutôt faire découvrir aux élèves la sensation que procure une belle pomme quand on la tient dans la main, quand on jongle avec, ainsi que la sensation de son énergie qu'on lui donne dans un mouvement circulaire.
   

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Le cueilleur de pomme et le dégustateur de pomme :

Dans un type d'enseignement, on apprend à l'élève à cueillir la pomme, et à la mettre dans le panier. Ensuite, on entraîne l'élève à remplir son panier de danseur d'un maximum de pommes, s'il veut enrichir son tango et avoir l'impression de rentrer chez lui avec un panier qui vaut son pesant d'or.

Dans l'autre type d'enseignement, on fait découvrir à l'élève les variétés de pomme, leur saveur,  la consistance de la peau, la qualité de sa chair; on invite le danseur et la danseuse à découper la pomme, en plusieurs tranches s'il le faut, jusqu'à ce qu'ils soient capables de reconnaître d'eux-mêmes les variétés de pommiers qu'ils seront amenés à découvrir sur leur chemin du tango!
   
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Le tango des fluides

Quand on entre dans la physique quantique qu'est la deuxième approche de l'apprentissage du tango, la physique de Newton ne nous étonne plus, et devient trop étroite pour continuer sur un chemin qui est celui avant tout de la connaissance de son propre corps : il ne s'agit plus alors de simple mécanique, mais de biomécanique qui interfère aussi avec le corps émotionnel : on ne peut venir dans cette dimension avec l'intention d'apprendre des astuces, ou de repartir avec de nouvelles passes qui feront sensation en milonga et qui donneront plus l'impression d'AVOIR un tango que d'ÊTRE son tango.


On vient avec un corps chargé d'une histoire : certaines histoires vérouillent des corps, l'emprisonnent à l'intérieur d'un étau, ou d'un scaphandrier qui laisse peu de place à l'expression d'un tango véritablement personnel.

On danse le tango de nos traumatismes et de notre éducation, une éducation qui encourage un travail mental excessif au détriment de l'épanouissement d'un corps dans sa plénitude.

Même si l'on est un sportif, tout dépend ici aussi de la discipline qui a formé le corps : l'a-t'elle enfermé dans des processus stigmatisants propres à en faire une machine de performance dans la discipline donnée et appliquée à une forme de compétition chargée de codes, de contraintes?


De même qu'il existe un karaté qui encourage seulement la force brute d'un corps rempli de censures,
et un karaté qui donne les clefs nécessaires à l'élève pour qu'il puisse supprimer l'un après l'autre ses défauts afin d'installer un mouvement fluide et terriblement efficace,

De même existe-t'il un tango qui incite le danseur à recouvrir les défauts de son corps sous une esthétique parfois contre-nature,
et un tango qui donne véritablement dans les mains de l'élève les bons outils afin qu'il dégrossisse sa pierre de taille, en l'accompagnant dans le ressenti corporel jusqu'à ce qu'il expérimente la puissance du mouvement dans sa fluidité, ainsi que l'énergie qui circule librement entre son sol et son abrazo par lequel il pourra établir un véritable échange avec l'Autre... 


Que choisir? Tango mécanique ou tango quantique? Je pense qu'il est bon d'essayer les deux types d'enseignement. Personnellement, c'est le second qui a transformé radicalement mon tango. Le premier, j'y reviens, mais avec une organisation corporelle acquise, que je n'ai plus qu'à affiner. Ici, c'est l'histoire de toute une vie!

Article rédigé et publié pour la première fois le 7 mai 2013, Frédéric Zarod, Avignon.


       

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dj34 11/10/2014 09:06

Je n'imaginais pas la richesse et la complexité du sujet : belle passion !
Pour moi le tango est un souvenir brûlant, submergé par une empreinte féminine très perturbante, le temps d'une danse... La chair est si faible !...

Fred Tango Plume 24/11/2014 23:17

C'est une question d'habitude, plus on danse, plus on oublie la chair, il s'agit de mettre de la conscience dans ce que l'on fait, aller au-delà de la chair pour toucher l'insaisissable dimension du tango argentin !