Comment clouer son cavalier au beau milieu de la piste

Publié le par Lady Plume

Comment planter un danseur de tango au beau milieu du parquet?

Comment planter un danseur de tango au beau milieu du parquet?

 

Comment réussir à planter son cavalier sur le parquet flottant? Et bien planter, en plus! Sans aucune pointe d'ironie.

Oui, j'ai réussi à clouer le mien au beau milieu du plancher: j'étais sa poupée, j'ai mis du temps à m'en rendre compte, c'est lui qui tirait les ficelles, mais à tant tirer sur l'élastique, il faut s'attendre à ce qu'il vous pète dans les doigts! Il m'a peut-être prise pour sa marionnette, mais le clou du spectacle, c'est moi qui ai fini par l'enfoncer!

 

Lady Plume Tango 7

 

Comment ai-je pu réussir à planter mon cavalier au beau milieu du ballroom? Quand j'y repense... J'en rigole encore, mais je suis pas très fière de moi non plus...

 

Fallait voir la tête qu'il faisait! Je l'ai si bien scotché qu'il est resté cloué au milieu des autres couples jusqu'à la cortina.

Pourtant je n'ai jamais su y faire avec les mecs, suis une blonde, comme ils disent, les mecs, ils passent leur temps à me laisser le coeur en pièces détachées. Je ne suis vraiment pas une bricoleuse, une rentre-dedans. Quand je manie les outils, mieux vaut établir un périmètre de sécurité pour me laisser toute seule avec mes étincelles et mes déchirures. Pourquoi n'y ai-je jamais pensé? Au panneau collé à l'entrée: "fragile, à manier avec précaution". Alors pour une fois, mon danseur, il a pris cher pour tous les autres...

Comment vous dire? C'est la première fois que je m'affirme devant mon mec. Et c'est même le premier petit-ami que je largue: les autres?  

 

Comment clouer son cavalier au beau milieu de la piste

 

Les autres... J'ai beau réparer mon coeur, le mettre mille fois sur le métier à tisser, je ne suis pas le genre à tendre ma toile d'araignée. Entre le plombier et l'apprenti-charpentier, le déménageur et le beau mec de chantier, à trop vouloir faire ma cadre supérieure, hautaine sans le faire exprès, je ne finis jamais à rester entière, faut toujours que les soudures cèdent.

Je crois bien que ma gestion des ressources humaines est assez médiocre: trop généreuse avec les hommes, j'accorde plus de temps qu'il n'en faut à l'égo de mon partenaire. Une vraie midinette: minutieuse que je suis, j'oublie les affaires de mon coeur pour mettre de l'ordre dans l'atelier de mon homme.

 

Pensez donc bien qu'il déballe le matériel sans préavis, poussé comme qu'il est à confectionner son harem, et je finis toujours par désespérer de ne collectionner que des amants.

 

Que je suis sotte! Je ne pense jamais à leur demander s'ils sont mariés. Quand ce n'est pas eux qui me mentent... Je les attire, comme l'aimant attire la limaille de fer. Je tombe presque toujours sur des ouvriers, des agriculteurs, ou des artisans... Pourquoi jamais un banquier? Un chef d'entreprise? Ce n'est pas faute de cacher mes atours, de soigner ma tenue de petite employée de bureau. J'essaie justement de faire ma BCBG, pour repousser les hommes de terrain, mais c'est eux qui viennent vers moi...

 

Mon psy m'a expliqué qu'inconsciemment je cherchais des gars bourrus - sans doute que je veux avoir l'air d'être plus intelligente qu'eux? Complexe d'infériorité, perte de l'estime de soi... moi je lui rétorque que je suis une femme, lui me dit que ce n'est pas là la question. Je lui demande pourquoi ils ne sont jamais amoureux de moi, il me répond qu'il y a des façons de faire, des manières d'être, qu'ici, oui, il est question de femme, de féminité.

Il veut dire quoi par là? Que j'allume les mecs?

L'autre fois, je suis donc allée à mon rendez-vous avec une jupe courte, et un décolleté qui m'a valu des sifflements dans la rue. Rien à faire, mon psychothérapeute ne veut même pas de moi. Normal, il n'est pas mécanicien!

 

Comment clouer son cavalier au beau milieu de la piste

 

Remarquez, depuis que ce beau cavalier m'a initiée au tango argentin, ma vie a changé. Il ne méritait sans doute pas que je le plante au beau milieu du décor, car de tous les hommes que j'ai eus, et qui m'ont bien eue d'ailleurs, c'est bien le seul qui m'a sortie de ce schéma répétitif qui s'était mis en place sournoisement alors que j'étais encore une étudiante: avoir des mecs à la chaîne, tomber amoureuse tous les quatre matins, me faire jeter comme une bonne à rien. 

Au début, ça a commencé en boîte de nuit. Mais quand j'ai commencé à travailler, j'étais impatiente de prendre la voiture pour m'évader tout le week end.

 

Je prenais beaucoup de plaisir les matins et en après-midi, à visiter les terrasses de café. J'aimais souvent prendre mon thé dans ces bistrots de village que j'aime tant visités, loin, bien loin de la grosse ville, et surtout de mes copines de bureau: dans ces petits bars, il y a toujours des hommes de la terre avec un verre de vin à la main, des mecs de la campagne qui jouent à la belote, c'était grisant pour moi de fréquenter ces lieux charmants, avec ma tenue de citadine, la coiffure bien mise, et l'air d'une sainte nitouche de la trentaine.

 

Assise à une terrasse ombragée, à côté de trois gaillards de la cinquantaine qui parlent d'huile d'olive, ou encore planquée au fond d'un bar où je fais semblant d'ignorer deux artisans-peintres en train de jouer au baby-foot, je me sentais bien, avec cette pudeur aux lèvres, me sentais en sécurité ainsi entourée par des hommes, plus agés que moi, surtout des inconnus, savoir que je suis la seule femme, avec mon livre, à faire l'intello, jouant avec mes lunettes, j'imaginais qu'ils allaient me protéger contre je-ne-sais-quel mauvais bougre qui aurait pu alors surgir, la hache à la main, mais.. avec l'intention floue de connaître avec eux, l'amour dans le pré!  

 

L'amour dans le pré... la grange, le grenier, le garage... la cave

L'amour dans le pré... la grange, le grenier, le garage... la cave

 

Mon premier amour n'était pas dans le pré, mais dans une cave... J'ai été marquée dans ma jeunesse par le film "Emmanuelle". C'est mon premier amoureux qui me l'a fait découvrir, j'étais encore vierge, ça s'est passé pendant un sinistre après-midi d'automne... Il a foutu la cassette VHS dans la fente de cette vieille machine qu'on appelait "magnétoscope".

 

Ainsi s'est mis en place mon schéma de future employée de bureau... délurée. J'ai essuyé une vingtaine d'années de revers avec les hommes, et pas moins de deux cents quarante échecs amoureux, dans mes lieux de prédilections: l'amour était partout, dans une prairie, un champs de blé, le potager d'une maison de retraite, une grange, un grenier, un garage, non, plusieurs garages - mais ça, c'est parce que j'ai toujours eu une vieille voiture d'occasion -, sur une pile de palettes poussiéreuses au beau milieu d'un entrepôt désaffecté, sur le toit d'un immeuble, plusieurs fois dans la même écurie, mais jamais le même... cavalier (faut dire qu'ils étaient bien montés, mes chevaliers ardents), en train et à bord d'un bâteau de pêche, enfin, dans un musée avec les gardiens de nuit, c'était deux frères.

 

J'ai rarement réussi à inviter un homme dans mon lit. Je veux dire... chez moi. Grâce à mon psy - comme quoi, entre nos disputes de couple antinomique, il y a du bon -, j'ai pris conscience que je ne voulais pas m'habituer avec un homme dans ma vie, dormir dans ses bras, me lever le matin et prendre le café avec lui...

Mon psy me disait qu'en fait, j'avais surtout peur de fonder un foyer. Une famille, avec des enfants, quoi! A cet instant, je l'ai traité de tous les noms d'oiseaux, et j'ai demandé le divorce. Il ne m'a plus revue pendant deux années consécutives, jusqu'à ce que je revienne... pour lui dire mon terrible secret. Comment puis-je avoir peur d'une chose qui ne pourra jamais m'arriver? Dont la vie m'a définitivement privée...

 

 

Remarquez, à la grange comme au garage, il sort les outils, et moi je les range, ça m'occupe, je leur tenais compagnie, un peu comme si je faisais partie de leur monde de mecs, pendant ce temps, je n'étais pas là à me confronter aux soliloques de mon appartement trop étroit, qui n'aura jamais de berceau, aux rêves à l'eau de rose qui coulent dans ma demi-baignoire, au couvert solitaire posé entre le clavier de l'ordinateur et une pile de magazines soins-du-corps-astro-mode-et-beauté.

 

 

Entre les ouvriers et les artisans, du plombier au mécano, j'en ai rangé des outils!

Entre les ouvriers et les artisans, du plombier au mécano, j'en ai rangé des outils!

 

En plein milieu de ma vie d'inlassable amoureuse qui se laisse bricoler par toutes les mains, qui a fini par devenir une matière malléable entre des phalanges trapues, sous des doigts adipeux, sans se soucier du juste milieu de ce que devrait être une femme épanouie et indépendante, mon psy continuait à m'expliquer que la vie de couple, c'est un engagement, voire un sacerdoce, qu'il fallait que je me fixe à une seule relation, dont je pourrais faire l'effort tout de même qu'elle dure au-delà de trente jours!

 

Parfois, il finissait par m'agacer jusqu'à l'ébullition: il insistait pour que je transforme ma relation sentimentale et passionnelle du mois, afin qu'elle puisse satisfaire à la fois ma sensualité et ma sécurité dans le couple.

Non mais pourquoi les hommes intellos veulent toujours que je rentre dans les rangs, en me parlant de relation normative, comme si la seule façon d'équilibrer la libido et la sécurité était de s'infliger une vie maritale, un quotidien de femme dans la norme: qu'est-ce qu'il en sait lui mon psy, sur ma sensualité, il n'est jamais venu voir ça de plus près!

 

 

Un homme dans mon lit? Dans ma salle-de-bain? Assis à ma table? Je n'y trouve aucune sensualité. La seule chose qui réveille ma libido, c'est un homme qui me désire dans des lieux insolites, inhabituels pour une lady, la présence des outils, des odeurs d'humus, de foin, d'huile de vidange, de peinture, de soudure, ou de bois fraîchement coupé, des matières âpres, froides, dures, ce qui réveille ma libido, c'est aussi les premières fois avec un inconnu, et jamais le même.

 

Quelque part, je m'abandonne dans les bras d'un homme si, et seulement si, je suis dans un contexte de dépaysement, quasi-perpétuel. Je n'ai envie de lui que si j'ai la sensation de me trouver dans une situation vulnérable. Cette impression que je pourrais être une proie facile, que je ne pourrais peut-être pas avoir d'issue de secours.

Mes rares collègues de boulot, ou les mecs et maris de mes copines, qui parfois me draguent, m'ennuient à tel point que je joue avec eux le garçon manqué, ils finissent par conclure que je suis lesbienne, et c'est très bien comme ça!

 

 

"Et une chambre d'hôtel?" M'a-t'il demandé lors d'une séance qui a d'ailleurs mal finie. Question bête à laquelle j'ai répondu: "Pourquoi? Vous voulez me payer une chambre d'hôtel?

- Absolument pas! a-til rétorqué en commençant à rougir.

- Ah c'est donc ça, votre fantasme, ah! C'est de tromper votre épouse avec vos jeunes patientes ...

- Qu'est-ce que vous insinuez!  a-t'il déclaré en essayant de se mettre en colère, mais je le voyais devenir surtout rouge de honte, pivoine, écarlate, à s'en mordre les doigts.

- Fallait pas me poser cette question! Que je trouve très indiscrète d'ailleurs! (Et toc!)

- Vous plaisantez? J'essaie de vous amener sur le terrain d'une vie sentimentale stable, rassurante pour vous, et surtout sécurisante... Et c'est vous qui passez votre temps depuis des années à me raconter toutes vos aventures dans le moindre détails, sur l'établi d'un forgeron, dans une scierie au milieu d'un tas de troncs d'arbres, juste à proximité d'une lame qui vibre avec un bruit effrayant, et cette espèce de tordu qui vous a attachée et...

- Merde! Je viens voir un psychothérapeute, pas un juge que je paie pour me sentir condamnée au bûcher!

- Moi je ne vous ai posé qu'une question de thérapeute, soucieux de votre sécurité: une chambre d'hôtel, c'est confortable, cela pourrait être une solution intermédiaire avant de pouvoir accepter un homme dans votre propre lit, et votre propre vie, un homme, un vrai, qui vous aimerait vraiment! Pas une brute qui vous mette sans cesse en danger, ou des malotrus qui ne vous respecteront jamais!

- Une chambre d'hôtel? Ils n'ont jamais de fric pour m'en payer une..."

 

Un homme qui m'offre l'hôtel, ça ne m'est arrivé qu'une seule fois, j'étais froide comme un glaçon, sèche comme le Sahara, les chambres d'hôtel, ça ne m'a jamais transportée au septième ciel, je refusais toujours.

 

 

Là, j'étais dans mes petits souliers. J'ignorais qu'un jour, un homme allait se soucier de ma petite personne... Je l'ai regardé droit dans les yeux. Pour ne pas me mettre à chialer, je me suis levée et lui ai sorti avec rage:

"Vous me parlez de confort, de sécurité, mais qui vous dit qu'une vie de couple normale m'apporte de la sécurité? Qui vous dit que vivre avec un homme est confortable pour moi, hein? Qu'est-ce que vous en savez, vous, de ma sécurité? Je ne me sentirai jamais sécurisée avec un mec qui m'emmène au cinéma, qui m'invite au resto, qui passe son temps à me dire je t'aime, je veux qu'on se marie, ou qu'on fasse un bout de chemin ensemble, je trouve ça dégueulasse...

- Et un bébé?

- Quoi un bébé?

- Un homme qui vous aime au point qu'il a envie d'avoir un enfant de vous?

- Je ne pourrai jamais avoir d'enfant!

- Pourquoi?

- Parce que je ne pourrai jamais tomber enceinte! Voilà ma sécurité! Coucher avec des mecs loin de vos quotidiens de couples ennuyeux, frustrants pour moi, loin d'un lit conjugal, c'est ça ma sécurité, j'aime ma vulnérabilité très très loin de chez moi, et loin de vos maisons, et tanpis si je me mets en danger, parce que ce qui me fait peur avec les hommes, ce n'est pas ce qu'ils peuvent me faire de pire, mais cette vie banale de couple, où ils vont finir justement par m'abattre de désespoir en voulant me faire un gosse que je ne pourrai jamais porter, là, dans mes entrailles, là, vous voyez?"

J'ai soulevé à cet instant ma robe, pour lui montrer mon ventre maigre. Il a détourné son regard.

 

 

"Ma sécurité, mon confort à moi, c'est d'être sûre que je ne vivrai jamais votre vie de couple, le mariage, les enfants, les projets d'une maison, les vacances au ski, le chien, votre vie à vous, les gens normaux, elle me donne l'impression d'être enfermée dans une vieille cassette VHS, avec des couleurs pâles, fausses, déprimantes...

- Cassette VHS? Vous m'en avez déjà parlé...

- A quelle occasion? Lui ai-je répondu en réalisant mon geste déplacé. Je me suis précipitée au fond de mon fauteuil, pour me mettre en boule.

 

"Je ne me souviens plus à quelle occasion... Ah oui! Je crois me souvenir que vous m'aviez raconté votre premier amour, il était question du film Emmanuelle".

 

Ici, j'ai fondu en larmes. Jamais j'avais pleuré avec des larmes si abondantes, qui jaillissaient jusqu'à ne plus voir mon psy, des larmes chaudes, trop chaudes...

 

Comment clouer son cavalier au beau milieu de la piste

 

Je me souviens qu'il a enfilé la cassette VHS dans la fente du magnétoscope, une journée où ça flottait jusqu'à inonder la chaussée. J'étais impatiente de regarder ce film, car mon premier amoureux me faisait écouter la chanson en longueur de temps, je la trouvais très belle cette chanson... Mélodie d'amour chantait mon coeur, et mon corps s'apprêtait à connaître le soupir des hommes.

J'étais vierge, j'avais une vision idyllique de ce très long voyage qu'est l'amour... A dix-sept ans, il s'agissait de ma première fois, lui qui en avait vingt-cinq, me parlait d'initiation amoureuse. Le premier mot me dérangeait, il me le ressortait à toutes les sauces, ça faisait un peu trop secte à mon goût. J'aurais dû me douter déjà, cela m'aurait évité le pire... Mon premier amour passait son temps à me dire que je plaisais beaucoup à ses copains; tant et si bien, que je l'ai fait poiroter facilement un an avant de me donner à lui.

 

J'aurais pu me donner bien avant, même quelques jours après notre premier baiser, mais chaque fois que je lui ouvrais mon coeur en cherchant toujours plus loin le sien, quasiment prête à passer à l'acte, il me donnait l'impression que c'était pour ses amis qu'il faisait ça, du coup, je me refermais aussitôt, jusqu'à refuser de monter chez lui.

Ses amis? Pendant un an, ils m'ont tous draguée. Chaque fois que mon mec m'invitait à leur soirée, je ne sais pas pourquoi, je me débrouillais pour venir avec une ou deux copines. Autant j'étais folle amoureuse de lui, autant j'éprouvais de la crainte à l'idée de me retrouver toute seule au milieu de ses trois potes.

 

Comment clouer son cavalier au beau milieu de la piste

 

 

C'était un mois de novembre... Ses parents absents pour une semaine nous offraient la possibilité d'expérimenter une vie de couple, les miens me croyaient en vacances à l'autre bout de la France avec une bonne copine.

 

Il m'avait promis que ses trois potes ne viendraient pas.

Il s'est planté au milieu de sa chambre, se montrant beau cavalier, a tendu sa main afin de m'inviter à franchir le chambranle de la porte.

 

Je me trouvais au seuil comme clouée...

J'aurais dû écouter mon intuition féminine. J'ai posé un pied sur la moquette, des frissons se sont répandus dans ma nuque, jusqu'aux épaules. Ce fut un moment désagréable, la pluie battait contre la fenêtre. Il tombait des cordes.

 

Comment ai-je pu m'attacher à cet homme? Il avait cette façon troublante de me fixer du regard. Ce n'était pas seulement la jeune femme effarouchée que j'étais alors, qu'il contemplait, car par ses beaux yeux sombres, sans jamais cligner des paupières, il allait au-delà jusqu'à sonder mon âme. Même si cela me dérangeait, je me sentais percée par l'intensité de son regard jusqu'à l'envie folle d'être encore plus amoureuse de lui...

 

Comment clouer son cavalier au beau milieu de la piste

 

J'ai fait un grand détour pour me tenir bien éloignée du lit. Une fois de l'autre côté, je veux dire, loin de la porte, une bouffée de chaleur est montée. Normalement, il me restait encore deux ou trois jours avant mes règles.

Je voulais le fuir. Soudainement.

Il m'a proposé de me mettre à l'aise. J'ai dit non. J'ai dit que j'avais froid. Il a introduit la cassette d'Emmanuelle dans le lecteur. Il fallait la rembobiner. Je me suis demandée à cet instant, à combien de filles, il avait proposé de regarder ce film. Cela faisait déjà un an que je sortais avec lui, repoussant l'ultime moment. Aujourd'hui, je sais bien qu'il m'avait trompée.  

 

En attendant, il s'est roulé un joint. J'étais en train de me rassurer en promenant mon regard sur sa bibliothèque, j'essayais de chasser ma crainte en me disant que toutes les vierges devaient passer par là, et que c'était la raison pour laquelle il nous fallait être très amoureuses, et faire attendre au maximum notre premier amoureux, lorsque les titres des ouvrages bien rangés, que mes yeux décortiquaient les uns après les autre, ont commencé à glisser de la confusion dans mon coeur: "La philosophie dans le boudoir - Dialogues destinés à l'éducation des jeunes demoiselles", "Emmanuelle Arsan", "Histoire d'O", "La Vénus à la fourrure", "Les crimes de l'amour", "Pauline et Belval, ou les victimes d'un amour criminel", "Orange mécanique", "L'Amant de Lady Chatterley", "Justine ou les malheurs de la vertu", ... et pour couronner ma peur: "Les cent vingt journées de Sodome."!

J'avais vaguement entendu parlé de ces livres, dont certaines adaptations au cinéma. L'atmosphère subite que dégageaient les idées que je m'en faisais, se trouvait aux antipodes des sensations que je m'apprêtais à vivre, auxquelles je m'attendais pour ce jour si important de ma vie.

 

Mon amoureux m'a proposé de fumer. Rien que l'odeur me donnait l'envie de vomir. Il a ouvert la fenêtre, m'a proposé de le rejoindre dans le lit, pour regarder Emmanuelle. Je lui ai rétorqué que s'il comptait laisser tout le ciel remplir la chambre comme une baignoire d'eau froide, je n'enlèverait même pas mon manteau et mon écharpe...

A défaut, il a quand même réussi à me faire boire trois verres de whisky-coca. De quoi me réchauffer, et oublier les Marquis de Sade empilés sur l'étagère, qui semblaient n'attendre qu'une seule chose... Je ne sais même plus si c'est au troisième ou quatrième Emmanuelle que mon premier petit-ami a glissé sa main sous ma robe.

 

Puis j'ai été soulevée. Dans ses bras, j'étais comme sur un bâteau. La houle dans les escaliers. Je crois que j'ai vomi. Quand je me suis réveillée, il faisait très sombre, et très froid. Je ne portais plus de vêtements. Quelque chose retenait mes poignets. En redressant la tête, j'avais encore le mal de mer. Je m'efforçais de savoir si j'étais en train de rêver, et travaillais à m'extirper de mon sommeil suspendu au milieu d'un vide glacial. Je crois que je me suis assoupie, je veux dire, pour tomber dans un sommeil plus profond, et tout au fond de ce nouveau sommeil, j'ai éprouvé le besoin urgent d'en sortir, je rêvais que je voulais me réveiller. J'essayais d'ouvrir les yeux, mais je crois plutôt qu'il faisait nuit. J'étais contente à l'idée que j'allais pouvoir me redresser dans mon lit, et j'ai commencé à douter: je me suis souvenue de la mélodie. Comment pouvais-je bricoler autant de dimensions superposées alors que d'habitude, dormir est pour moi une chose si simple. "Tu es en somme devant les hommes comme un soupir sur leur désir. Tu es si belle. Cherche toujours, plus loin, plus loin, trouve les pleurs..." Ah oui ça y est, qu'en est-il de mon grand jour? Mon copain? Où est-il? Est-ce que je dors chez lui? J'ai réalisé alors que j'étais bel et bien réveillée. J'avais la chair de poule. Je ne pouvais toujours pas bouger mes bras, ni mes jambes. Mon corps se trouvait étriqué contre une matière dure. Du bois? Du fer? Du carrelage?

 

Une vieille ampoule m'a éblouie. J'ai vu entrer mon amoureux.

 

Et ses trois potes.

 

Comment clouer son cavalier au beau milieu de la piste

 

"Pour notre séance d'aujourd'hui, Plume, je souhaiterais que vous reveniez aux raisons pour lesquelles, comme vous dîtes, vous avez réussi à planter votre amant et partenaire de danse au beau milieu de ce bal... de tango argentin, si bien sûr, vous le permettez!

- Cela s'appelle une milonga.

- Une milonga? C'est joli!

- Oui, la vida es una milonga.

- En français?

- La vie est une farce, je crois, une belle farce... ou une supercherie. Je ne sais pas...

- Il y a de quoi considérer que la vie est pour vous une supercherie au regard de ce qu'il vous est arrivé. Vous avez été trahie par votre premier amoureux, et vous avez cherché pendant toutes ces années à essayer de nombreux outils, pour réparer votre petit coeur de Lady."

 

 

J'avais besoin de laisser mon coeur flotter. Qu'il soit à personne et livré à tous les hommes, qu'il n'appartienne à aucun d'eux, et surtout, que je ne lui permette plus de se fixer au fond d'un seul regard, se pendre à de nouvelles promesses.

C'est comme une vengeance après ces quatre jours et quatre nuits dans cette cave. Mon coeur, je l'ai abandonné, je lui en veux terriblement, alors depuis, il traîne au milieu des outils, c'est vrai que ce n'est pas sa place, aucun d'eux n'est conçu, adapté, pour le réparer: ma vie est un chantier, et je me rends compte que je voulais la laisser dans cet état.

Une vengeance contre les hommes ou bien une punition que je m'infligeais.

 

Jusqu'à ce que je rencontre cet homme marié. Une fois de plus. Mais à la différence que lui n'est pas ouvrier, je veux dire, un gars de la terre, un manuel. Il est comme moi, c'est un fonctionnaire. Et ce n'est pas tout: même si je lui reproche d'avoir réussi à faire de moi sa marionnette pendant une longue année, il a le mérite d'avoir essayé un outils qui ne ressemble à aucun autre. Le tango. Oui, un bien étrange outils...

Une addiction thérapeutique. Une thérapie addictive. C'est à cause du tango s'il est le premier amant que je n'ai pas fui au bout de trente jours!

Si j'en suis amoureuse? Non. Non pas du tout. C'est à cause du tango. Et de sa femme. Je ne vais pas culpabiliser pour ça, elle n'a qu'à s'y mettre! Au lieu de rester vautrée devant sa télé...

 

 

"Porter plainte?

- Oui, vous n'avez jamais porté plainte?

- Je n'ai jamais osé. Il m'avait menacé.

- Vous aviez peur, c'est normal.

- Peur? Franchement, je n'avais plus rien à perdre. Non, je n'avais pas peur. Vous savez, ce n'est qu'au bout de six mois environ, que j'ai commencé à me confier à mes copines, et ça commençait à se savoir. Mais dans l'environnement de mon ex et même autour de moi, les gens racontaient que j'étais une mytho. Quand ce n'était pas une nympho! J'avais plus honte que peur. Qu'est-ce que vous croyez, hein? Les trois verres de whisky-coca, il m'a forcée à les boire? Est-ce qu'il m'a forcée à les boire?

- Je ne sais pas... Vous sembliez avoir du caractère à l'époque pour l'avoir faire attendre un an avant de lui offrir votre... virginité, si je peux me permettre...

- Et les trois verres, je les ai bus parce que je voulais les boire. C'était ma première cuite. J'étais pas habituée à boire. Je voulais fuir cette situation, et au lieu de prendre mes clics et mes clacs, devant ces films à la con, et ce mec complètement pervers, qu'est-ce que j'ai fait? Hein! Oui, j'ai pris la fuite, en buvant ces putains de verres!

- Cela ne lui enlève aucune responsabilité! Avez-vous consulté un médecin?

- Non. Mais l'année d'après, le jour où je devais passer le bac, on m'a hospitalisée en urgence. Ils m'ont ouvert le ventre, et... et... ils ont arraché la Vénus Génitrix qui dormait en moi..." 

 

Comment clouer son cavalier au beau milieu de la piste

 

Cette fois-ci, c'est moi qui est planté le clou du spectacle, de leur spectacle de mecs égoïstes, narcissiques, vicieux, la boucle est bouclée! Je crois que j'ai mis un terme à ce schéma répétitif: si j'ai réussi à planter mon partenaire, et surtout amant, au beau milieu du parquet flottant d'un hangar, c'est parce que... cet entrepôt, cet ancien garage, qui sert de salle de danse, m'a renvoyée au cauchemar de cette cave.

Jusqu'à maintenant, je n'avais pas réalisé à quel point mon premier et mon dernier mec, à vingt ans d'intervalle, étaient les deux seuls hommes dont je me pensais follement éprise. J'ai perdu vingt ans de ma vie pour revenir au point de départ, pour réaliser que ce n'était pas de l'amour. J'ai passé vingt ans à laisser plus de deux cent quarante mâles bricoler, machiner, travailler mon coeur de sotte. Tout ça pour rien?

 

Je ne devrais plus dire ça! Une amie tanguera m'a fait promettre de ne plus me considérer comme une sotte, une pimbêche. Si j'allumais les hommes, c'était pas de ma faute, je ne le faisais pas exprès. Puis au fond, elle a raison, après ce que j'ai vécu, vingt ans est une période qui était nécessaire afin d'être capable de revenir sur cette blessure. Pendant les premières années, je n'ai vu aucun psy, c'était moi la coupable, alors je ne pouvais m'en prendre qu'à moi-même!

Elle est vraiment géniale cette femme. Pas plus tard que hier soir, elle est parvenue à me montrer tout ce qui avait changé dans ma vie, le côté positif, elle m'a permis de réaliser que j'avais fait d'immenses progrès, pas seulement en tango, mais aussi sur moi.

 

 

 

 

Récit en cours d'écriture...

 

 

Avignon, le 23 janvier 2016

 

Quand Lady Plume pose son talon sur le plancher, c'est pour dessiner des arcs de cercle de la pointe du pied, des arabesques flottant dans l'espace de créativité et de musicalité qu'est son atelier  de tango!

Quand Lady Plume pose son talon sur le plancher, c'est pour dessiner des arcs de cercle de la pointe du pied, des arabesques flottant dans l'espace de créativité et de musicalité qu'est son atelier de tango!

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