La danseuse de tango argentin

Publié le par Frédéric Zarod


3637730731_7c56de6d09.jpg
 

L'homme et la femme dans le tango argentin, rôle du cavalier, rôle de la danseuse


En tango argentin, dans la danse de couple, qu'est-ce qui est essentiel pour un cavalier qui entre sur une piste de danse avec la partenaire qu'il vient d'inviter du regard?

L'écoute de la musique? La technique et les figures? Ne pas parler? La qualité des chaussures? Le parfum de la danseuse?


Ce qui est essentiel pour un homme quand il se retrouve sur la piste de danse, c'est la danseuse.

La femme est reine du bal, et c'est elle qui éduque le danseur (même le meilleur technicien, même celui qui interprète la musique avec virtuosité); c'est elle qui l'initie afin qu'il la mette en valeur, et qu'il lui accorde sa véritable place de rose dansante, grâcieuse et humaine, qui a le désir d'incarner la féminité, symbole de la matière qui prend généreusement la forme qu'on lui donne.


Malheureusement, on voit bien souvent des danseuses qui veulent faire des figures, des fioritures, qui guident en même temps que leur danseur, leur tanguero.

Essayez de conduire une voiture avec deux conducteurs, deux volants, deux pédales de frein?


Le danseur, par contre, s'il est le guide en danse, n'a pas plus la faculté d'imposer quoi que ce soit à la tanguera.

Il propose, il invite, il accompagne, dans la douceur: en aucun cas il n'utilisera sa force pour imposer quelque mouvement à sa cavalière.



Vous allez me dire que cela n'a aucun sens?

Comment danser ainsi?

Il faut bien que le danseur mette une certaine fermeté dans ses bras, dans son buste... il faut qu'il dirige, qu'il soit ferme...



"Le tango argentin est une danse machiste! L'homme doit être ferme!"


Soit! Qu'il fasse ainsi! 90% des danseurs procèdent de cette manière.

Faire le travail difficile ( avec toutes les remises en questions que cela nécessite ) pour se placer du côté des 5% qui ont tord - puisque nous sommes en démocratie, et que la loi de la démocratie veut que la majorité ait raison - c'est travailler à déplacer sa fermeté, sa force, dans son sol et non pas dans une volonté directe et musculaire de diriger d'une main de fer, de porter, tirer, forcer sa cavalière, quitte à la malmener, la secouer, voire écraser sa taille et ses côtes flottantes pour placer coûte que coûte sa figure dîte "spectaculaire".


Je vous laisse devant cette énigme.



La danseuse de tango argentin

Le plus important, c'est donc la danseuse.


C'est elle qui "mène", qui "guide": on ne peut pas agir sans elle, diriger le couple sans sa participation active, sans respecter son axe, ses appuis, sa présence à elle-même d'abord puis sa présence volontaire à votre intention de conducteur (leader).

C'est elle qui guide, qui mène : vous conduisez une voiture, c'est bien vous qui la conduisez, n'est-ce pas?

Pourtant vous ne pouvez pas lui faire faire un demi-tour sur place à partir d'un seul point fixe (à moins que vous ne mettiez votre voiture sur une seule roue!). Votre demi-tour, vous ne pouvez le faire avec votre voiture qu'en tournant le volant à fond, et en avançant jusqu'à ce qu'elle se trouve dans le sens opposé : ou bien vous lui faîtes faire une marche arrière en braquant puis une marche avant en redressant les roues.

Votre véhicule vous impose le respect de sa structure dynamique incarnée par la présence de 4 roues dont 2 qui pivotent.

Il en va de la même idée pour votre danseuse : si vous souhaitez qu'elle fasse un pivot, ne la déplacez pas avec vos bras. Vous ne prenez sans doute pas votre voiture dans vos bras, pour la porter afin de lui faire un demi-tour, n'est-ce pas? Alors pourquoi le faire avec une danseuse? A moins qu'elle se foule la cheville et qu'il faille la porter jusqu'à une chaise! 

Vous donnez une direction, un sens, ainsi qu'une énergie : ensuite laissez votre danseuse recevoir votre indication sous la forme d'une énergie, celle d'un "courant faible", et elle va aussitôt puiser dans sa propre jambe d'appui le "courant fort" qui la rend autonome, exactement comme une voiture qui accélère et prend une courbe parce que vous avez simplement donné une direction en tournant légèrement le volant et en laissant la possibilité au carburant de se diriger dans le moteur afin que ce dernier fasse le travail qu'il lui incombe.

Vous n'êtes ni le volant, ni les essieux, ni le moteur de votre voiture, que je saches? De même, vous n'êtes ni l'équilibre, ni l'appui, ni les muscles de votre danseuse. Par contre, votre danseuse vous "guide" parce que vous ne pouvez et ne devez pas lui imposer un mouvement qui ne respecte par le fonctionnement corporel et dynamique de son propre corps humain!



C'est encore elle qui vous impose le respect du corps : prenez l'eau de source qui jaillit d'une fontaine. Recueillez-la dans le creux de vos mains jointes, et vous aurez une partie, peut-être une des clefs du secret de la danse qui ne triche pas, une danse qui ne se chorégraphie pas (à l'origine!), une danse qui n'est possible que lorsque l'on a décidé du plus profond de soi-même d'abandonner les idées reçues véhiculées par les habitudes culturelles, par les images d'épinal...


Une danse naturelle qui laisse s'exprimer véritablement le corps ainsi que sa structure dynamique et intelligente qui ne tient aucunement de l'intelligence cérébrale. Cette danse n'accepte pas les efforts du mental pour catégoriser, disséquer des mouvements, qui essaie de faire et refaire des figures, en s'efforçant de les apprendre par coeur: cette danse-ci ne peut pas accueillir l'intelligence de la tête, celle de la pensée, de l'effort de vouloir faire telle et telle passe, ou effet de danse.

La danse appartient au corps, à son serpent qui dort dans la plupart des gens et qui aspire à se réveiller et à s'élever du bassin à la tête.

Danser ce tango comme toute autre danse de couple, c'est être dans le ressenti avec l'autre, sa danseuse ou son danseur. Celui qui pense, celle qui pense, fait fuir cette magie d'une danse qui s'improvise parce qu'elle ne se pense pas.

Langage du corps, la danse est une écriture qui ne laisse aucune trace. Elle est l'instant présent, le temps d'une ronde, d'une noire, d'une pause, d'un tremolo, instant vécu, que surtout la pensée ne vienne pas interférer un moment pareil!... cette danse invite la conscience. Celle du corps, le sien et celui de l'autre.


C'est une danse de la conscience.

Langage corporel, et non intellectuel.


Aix/Marseille, le 13 mars 2012 
 

Publié dans Tango argentin

Commenter cet article