De ses entrailles

Publié le par Frédéric Zarod

De ses entrailles 

Le château de Victor


Du fond de la terre je crie.

Mais l'on ne m'entend pas.

Enfermé dans ma chambre, puni, l'enfant, trente ans plus tard, pleure encore, jusqu'à s'étrangler.

Mais on ne m'entendait pas.

Sur la terre que j'arpente, que je danse ou que je somnole, mon cri est une longue succession de cris.

On ne m'entend toujours pas.

A vingt ans, la fille qui m'a initié à ma sexualité d'homme m'a fait crier.


Aujourd'hui, je sais que son propre cri avait recouvert le mien.

Elle ne m'entend plus. Car je ne crie plus.

Je pleure. Maintenant je pleure. Cela repose les cordes vocales. Mais ça pique les yeux. Un conseil : ne pas les frotter.


Pleurer, laisser pleurer, laisser le corps pleurer, se détacher de ses larmes comme se détacher du reste, alors un  jour on se retrouve au-dessus des émotions, elles sont là, on ne s'y identifie plus : on ne rajoute pas de colère à la colère, pas de haine à la haine, pas de pensée négative à une pensée négative, on ne rajoute pas un attente à une vieille attente qui n'a plus lieu d'être.

Les larmes acceptées sont déjà un sourire, le meilleur des sourires, car c'est un sourire qui vient du corps, des profondeurs, un sourire qui dit : "j'accepte".

Bien sûr que ça fait très mal, très mal en dedans, une perte, un deuil, le corps tout entier s'attache à des êtres qui sont loin, parfois trop loin, ou qui ne sont plus sous cette forme terrestre. Qui ne sont plus ici.


L'absence, l'éloignement, la rupture, la séparation définitive : des douleurs dont on met des années à guérir.





Nos larmes sont nécessaires alors non pas pour oublier mais pour transformer le souvenir, accompagner l'avenir avec cette force-là qui vient des entrailles : si c'est trop dur, alors mourir?


C'est bon de savoir aussi qu'un jour, tout ça, ce sera terminé. En tout cas, sous cette forme-là. Parfois on veut crier : "Putain de vie"



Attendons un peu, ça fait mal, oui, mais attendons de vivre encore, rien ne dure, pas même les attachements les plus forts, un jour ou l'autre, si l'on est prêt, qu'on apprend à rendre libre la chose ou la personne qui est partie, ce sera LUI rendre service là où elle a continué par choix son voyage... cette chose, cet être, cette idée, nous devons coûte que coûte l'aimer de toute notre force pour l'accepter dans sa volonté de partir.




Même si elle n'est plus, c'est qu'elle est ailleurs, et l'on ne doit pas s'en soucier : le secret de la vie nous est dévoilé après l'acceptation.  Ne dîtes pas : "C'est elle qui m'a quitté!" - un départ est toujours relatif. Même si physiquement ce n'est que l'un qui s'en va, c'est fondamentalement deux qui se séparent - ici c'est un deuil partagé quoiqu'il en soit. La personne qui s'en va au soir de sa vie a pris la décision de s'en aller. Elle a fait le deuil de l'expérience vécue qu'elle avait décidée de traverser.




Je suis sorti des entrailles de la terre, en venant du ciel. De ses entrailles, j'ai plongé d'un ventre à un autre, en est sorti, avec un cri à chaque fois. De ses entrailles, la Terre, ma mère, ma chambre d'enfant, le vagin de ma première amoureuse, mon appart, ma voiture, une forêt, l'eau d'une piscine, on sort toujours de quelque part et c'est chaque fois une naissance.


Deuil et renaissance pour entrer dans un nouveau lieu, un nouveau champs de coquelicots ou de conscience, encore et en sortir.

Certains ne prennent pas le temps de crier. De pleurer. Pour eux? A croire que c'est le monde qui se déplace, et ils y croient dur comme fer...


L'illusion est toujours plus agréable. Heureusement. Quand ça fait trop mal, après des cris qui ne sont pas entendus, après des larmes qui ne sont toujours pas acceptées, rêver aide à attendre la mort.



La mort. Encore entrer dans un nouveau lieu. Ou sortir d'un ancien domaine auquel on s'était habitué, avec lequel on avait tout de même bien familiarisé!

 
En attendant de mourir, et de naître, souffrons, jouons, pleurons, et dansons!

 
Lançon-de-Provence, le 16 février 2012   


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