Te faire l'amour plus de mille fois

Publié le par Violette Frédéric Tango Plume

Te faire l'amour plus de mille fois

 

1000 fois... faire l'amour à plusieurs, en dansant

J'étais puceau avant le tango, tu es restée sorcière après moi, tu me croyais hétéro, je me savais déjà homosexuel...



J'ai fait le premier pas avec une langueur hivernale, j'ai fait le second loin de leurs érections matinales, au troisième temps de la valse, j'ai cru que j'étais amoureux, et le temps d'une tanda qui fait attendre le printemps, sans savoir encore que sept ans plus tard, 2018 serait une année incroyable, j'avais envie de te serrer très fort dans mes bras maigres, sans même deviner qu'encore vingt-quatre saisons devaient torturer mon âme dans ce purgatoire que constitue l'espace-temps milonguero, comment alors te faire l'amour plusieurs fois, l'amour platonique, l'amour inconditionnel, sans nous déshabiller, faire l'amour en public, juste en savourant cette étreinte du tango, sans que nos sexes ne se touchent, et moi, sans érection, te faire l'amour tantrique, deux fois, trois fois, le même soir, et partir dans les bras d'une autre femme, pour réitérer l'abrazo, d'autres hommes te font l'amour aussi, partouze sentimentale, par deux, mecs et filles échangistes, nous enlacer quinze heures par week-end, par deux, une tournante affectueuse, faire l'amour comme des dieux, libertinage consenti mais pas toujours éclairé, faire l'amour comme des diables, sans jamais éjaculer, faire l'amitié en nous serrant, nous collant, les corps emboîtés, ajustés, les corps émouvants, bavant d'affection et de désir, le coeur aimable, fondant, déchiré, béant, en manque d'amour, coupable ou enfin délivré, un danseur fait l'amour à deux cent filles, 666 heures par an, "dansez dansez sinon nous sommes perdus", disait Pina Bausch, danser le tango c'est se leurrer,  nous aimer sans capote, mais sans pénétration, c'est tromper l'épouse, le mari, trahir le copain, la petite-amie, comment arrêter de faire l'amour quand on peut faire l'amour, inlassablement, à plusieurs femmes, chaque samedi, chaque dimanche, et vendredi, ou la vie sauvage, et vendre son âme à l'égrégore du Rio de la Plata, apprendre à grandir, à s'élever, à canaliser l'énergie sexuelle, par deux, chasteté de groupe, en dansant plus de mille fois, est-ce que l'amour tantrique et faire l'amour debout, marcher des heures durant,  enlacés, à quatre pattes, faire le centaure, dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, réveillera un jour ce serpent de la kundalini enroulé, endormi, là, dans ton bas-ventre de femme, dans mes entrailles de mec passif, d'homosexuel encore refoulé, de quadragénaire neuro-atypique, d'avignonnais trans-identitaire, travesti, pas hormoné, ni opéré, quasiment condamné à la chasteté et au célibat, à cause d'une dysphorie de genre et d'une dysphorie génitale, un petit blond aux beaux yeux bleus, qui souffre de ne pas savoir comment aimer, ni qui aimer, dans la cité des papes, en se sachant déjà de l'autre côté du miroir, comme Alice, au pays des merveilles, petit Frédéric trop mince, presque maigre, grêle et gracieux, esseulé à quarante ans, le cul entre deux chaises sans oser la bisexualité, ni même y penser, qui finira par oublier comment faire l'amour à une femme, par fusionner avec elle à force d'engranger des milliers de tangos affectueux, déchaînés, excessifs, une addiction, une drogue douce et dure à la fois, jusqu'à devenir... Violette, au pays du mistral, des olives et des cigales? Les pies se préparaient à jacasser. Mais en attendant ce printemps de trop, te faire l'amour plus de mille fois, mon festival de ronds de jambes et de jeux de pieds, une écriture inclusive, un-e écrivain-e exclu-e, tout un théâtre mystique, une solitude d'artiste altocalciphile en Avignon, sur talons aiguilles, danser sans m'en rendre compte, de fil d'or en aiguille d'argent, quatre mille heures jusqu'en 2018, cinq, six, sept mille heures de milongas, de cours hebdomadaires, de festivals, d'encuentros, de stages, de pratiques collectives, d'entraînements solo, de soirées queer ou moins cool, qui feront sourdre le talent sous mes pieds... puis en rentrant chez moi, tard dans la nuit, m'endormir, avec quelques milliers d'incubes qui attendent mon sommeil pour se glisser entre mes fesses... des millions de larmes et des milliards de doutes...

Je savais bien que mille pas ne suffisaient pas pour cet amour-tango tellement exigeant, alors j'en faisais dix mille pour que tu puisses un jour me faire rentrer dans ton coeur de tanguera, toi la femme moderne des bals lancinants, la femelle endiablée du tango, toujours amoureuse d'un pecho éphémère, d'un abrazo provisoire, maîtresse de tant de bras solides, d'épaules si confortables, de cols ouverts chaque fois sur une nouvelle respiration virile, et de tes lèvres gourmandes s'échappent des mots doux, des mots pudiques qui serpentent en catimini entre les guéridons d'une milonga de Provence... Jusqu'à tes seins qui m'oppressaient, jusqu'à la sueur de ta tempe, jusqu'au fond de mon regard azur où tu m'insultais une dernière fois, enfin... jusqu'à ta cuisse nue et sauvage qui grimpe encore, parfois, sur ma hanche, avec la désinvolture d'une amazone déjantée sortie tout droit d'un récit de science-fiction, j'ignorais à cet instant que les remparts d'Avignon recelaient un tango de soie, de cuir, d'acier et de velours, qui ne faisait rien d'autre qu'attendre ma venue, mon dépit, et ma levrette pour leurs coups de boutoir.

Ô succubes, vous êtes toute une gynarchie, une sororité invisible, qui souhaiterait me voir émasculé, et je ne sais en quels bras féminins quelle âme me veut couvert de tendresse, quelle diablesse veut me couvrir de honte, combien de baisers je mérite, combien de corvées me réserve-t'on. Et toi, ô vengeresse, à qui tu reproches au Créateur de ne pas t'avoir offert un phallus pour me violer, te voilà déjà baisser les yeux et courber l'échine devant le premier venu, le dernier français, qui nous revient fièrement de Buenos Aires, as-tu déjà oublié mon abrazo? Mais voici la mirada du milonguero parisien, d'un prince avec un balai dans le cul, qui te fait déjà croire que de nous deux, c'est moi le vicieux, le souminateur, le masochiste...
 

Quand je te cours après, tu me fuis, un pas, deux pas, quand je te rattrape, je lis toute l'ivresse de la vierge et de la salope dans ton regard, douze coups, le coucou d'une horloge, un pas de deux, mille pas de danse, une myriade d'aiguilles dans le sens inverse du bal, quand je te fuis, tu viens me chercher, et tu me dis fais-moi l'amour-tango. Suis-je une ordure? Un poète? Une erreur du Bon Dieu? La cinquième roue dans vos milongas? L'acte d'amour sans être marié, n'est-il pas un tango?
 
Oui, j'irai voler les vices aux bords de vos lèvres, me nourrirai de vos paroles salées, amères, vilipendeuses, qui me feront devenir le bouche-trou des bals de secondes zones, le soumis, la queue entre les jambes, ce petit avignonnais maigrichon, livide, à moitié vieux, à moitié moche, ce quadragénaire castré, complètement maso. Et je reviendrai, te ferai l'amour tout en tango, ô toi la tanguera de demain, la revenante sans lendemain, je baiserai tes pieds sur toutes les pistes de danse, sur tous les parquets du Monde, de Paris à Buenos Aires, jusqu'à Moscou, jusqu'à Séoul, ou Istanbul, ô méprisante danseuse, maternelle tanguera, s'il le faut encore, dans le sable du Sahara et sur la banquise de la Terre Adélie. Tant pis pour les mille mots que vous me reprocherez entre deux bals, et toi, la jeune, la belle et cruelle tanguera, je te pardonne déjà les mille maux que tu me feras à nouveau, mais cette fois-ci, bien après la Cumparsita. Ton fouet que tu me promets n'est rien en comparaison de cette traversée du désert qui m'attendait jadis tandis que j'attendais l'été...
 
Faire le premier pas, cela est l'affaire des prétendants qui te tournent autour, ô femme des milongas ou d'ailleurs. Moi j'entraperçois les prédateurs qui rôdent dans ma vie future à l'extérieur du bal. Mille pas ne suffiront peut-être pas, alors j'en ferai dix mille avec toi, ô toi, l'autre que je ne connais pas, et peut-être qu'un jour, entre une humiliation de plus et une grâce du Divin, entre ces chiens errants qui ont la rage de ne pouvoir encore me saillir, et ces pervers les Messieurs qui se disputent déjà ma fesse opaline, avec toi qui est peut-être l'un d'eux, nous serons un berceau pour notre tango, tu seras mon rempart, je serai ta prisonnière, nous serons le couple le plus détesté, construirons un nid pour y accueillir l'esprit tango, loin des cons qui me prennent pour une conne, qui te prendront pour un traître, il nous restera à nous aimer d'un abrazo si cerrado, si exagerado, que... dix, cent... il ne te restera plus qu'à me faire l'amour plus de... mille fois.
 
Avignon, le vendredi 11 mai 2018
(Nota bene: j'avais rédigé un premier jet sous une forme "hétéro-romantique" et très soft, quand j'habitais encore dans les Bouches-du-Rhône, ancienne version publiée le 12 novembre 2011 dans ce blog. J'ignorais à cette époque que quelques années plus tard, je ferais mon coming out de gay passif travesti et transgenre)

Hasta Siempre Amor, Tango

Les Portes n°18, une histoire secrète du tango...

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