Mon festival des fioritures à Avignon

Publié le par Mademoiselle Plume

Avoir le sens du rythme à contre-courant d'un festival, avec les embellissements d'une partie de jambes en l'air

Avoir le sens du rythme à contre-courant d'un festival, avec les embellissements d'une partie de jambes en l'air

Mon festival des fioritures et mon jeu de jambes à Avignon

Au programme, cette année 2016: Danse avec les ténèbres

Une improvisation théâtrale, une partie de jambes en l'air, un festival extrême pour un tango inside... dans Avignon extra-muros, où, le rythme dans la peau, avec mes jolies gambettes de bimbo d'un genre très particulier, au sein de mon espace scénique réduit, pendant l'une de ces nuits estivales projetées sur l'écran blanc que me propose mon mur vierge comme fleur d'oranger, je flirte avec la musicalité, j'épouse les ombres du passé, je porte le masque des souffrances d'une comédienne coincée à mi-chemin entre une scène des âmes qui errent, et la comédie des gens qui ne se trompent jamais, affublées qu'elles sont d'une petite vie bien réglée, bien rangée, douillette et rationalisée sur le baromètre des marchés financiers...

 

Fessstivités nocturnes d'une créature musicale d'une espèce encore rare

... mais théâtralement exploitée depuis Molière, offf course!

Loin des cours d'art dramatique, j'ai appris à devenir festive dans l'espace des impossibles romances des êtres trop sensibles pris en otage dans une société terriblement binaire.

Cela fait maintenant une quarantaine d'années que je suis comédienne: les adultes sont d'excellents professeurs de théâtre, savent nous donner le rythme infernal que leur imposent une existence industrialisée et informatisée, ils m'ont appris tous les secrets pour former l'actrice pluridisciplinaire que je suis enfin devenue avec un grand sens de la dérision et douée de l'art de danser sur des oeufs.

 

Combien de parents prennent le temps de raconter ou de lire un conte à leurs enfants, le soir, pour les inviter à entrer dans les aspérités parfois angoissantes du sommeil?

Combien d'adultes prennent sur eux, après une journée harassante de travail, en se donnant le temps d'écouter leur enfant qui tire leur manche avec insistance, en disant: "Maman, maman, regarde comment j'ai habillé ma poupée; papa, papa, viens voir le château que j'ai construit."

Combien de grandes personnes se soucient de rassurer les petits êtres en devenir qui sont confrontés aux angoisses, aux pensées effrayantes et magiques, aux dragons et aux sorcières, qui peuplent le monde de l'enfance, hein?

Quand ce n'est pas une gifle que l'on reçoit, ni une porte qui claque devant notre joli minois, c'est l'absence, le retard, l'abandon, le divorce, l'oubli, ou l'indifférence... affective. Plus personne n'est là pour atténuer nos peurs, nos cauchemars de gamin, on est face à des anxiétés, qui s'installent en de profondes angoisses, puis qui deviennent vite fait bien fait des gargouilles, des Gorgones, des prisons glauques et invisibles.

 

Plus tard, à l'adolescence, on essaie de frapper à des portes.

Je me souviens, lycéenne mal dans sa peau, d'un rendez-vous avec la conseillère-psychologue, je voulais tomber le masque, arracher mes rôles que j'avais appris à jouer, pour me défendre contre les diables, les monstres effrayants de mon enfance, de mon adolescence, je voulais être, et ne pas avoir toujours ces mêmes répliques de môme à réciter devant les jugements et condamnations des adultes et des autres enfants qui me taquinaient; cette dame a tout simplement mis un terme à notre entretien, avec une méchanceté que je n'explique toujours pas aujourd'hui, à quarante ans... Si je la revoyais, celle-là...

 

Jouer ma vraie scène avec remise en jambes dans le sens du rythme

 

Alors très tôt dans ma vie, j'ai appris à jouer des rôles pour dissimuler les souffrances, les doutes, les questions (im)pertinentes que les adultes ne veulent pas écouter, j'ai fabriqué des masques, et je me suis oubliée en cours de chemin.

Je ne m'étais jamais rencontrée dans un miroir jusqu'à cette heure tardive d'un été avignonnais où je rejoue dans la solitude les scènes d'une garçonne mal-aimée, ici, séquestrée dans mon espace exigu mais oh combien rassurant dans lequel j'effectue une remise en jambes.

A deux pas du festival d'Avignon, pourtant si loin de la foule grouillante et des affiches qui tapissent toute la ville, je mise sur mes guiboles pour garder les pieds sur terre, je laisse la musique me pénétrer en profondeur, avec tout le travestissement sexuel qu'exige un tel théâtre intimiste, cette mise à nu de mon âme de femme.

Oui, c'est une première, ma première comédie-ballet où je peux enfin jouer mon propre rôle. Jusqu'à l'année dernière encore, j'étais obligée de jouer des rôles de... mec.

 

Il faut dire que la douloureuse et complexe intrigue de mon incarnation a imposé à la femme que je suis, un travestissement sans cesse répété en homme.

Ce qui m'a rassuré, ce sont les exemples dans le théâtre, des comédiennes qui interprètent des rôles masculins. Prenons le Roi Lear de Shakespeare, joué au Festival d'Avignon en 2007, où l'actrice Norah Krieff a interprété deux rôles: le fou du roi et le personnage de Cordelia. Plus loin dans le temps, pensons à la célèbre Sarah Bernhardt jouant l'Aiglon dans le drame qu'Edmond Rostand écrivit en 1900.

Pour autant je ne me suis jamais pris pour le fils de Napoléon 1er. Mais de savoir que des femmes peuvent jouer un rôle d'homme, même sur scène, ça m'a aidée à me cacher sous des apparences viriles, malgré ma silhouette féminine.

Aujourd'hui, même si je fais ma Duchesse tanguera, avec ce bouquet de noblesse que vous connaissez, placé délicatement dans un habitat sobre (la sobriété heureuse d'un colibri), je ne veux plus être ce front qui se colle à des vitres.

Faire semblant d'être ce que je ne suis pas: combien de fois, quand une prof de danse nous demandait de nous séparer, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, pour nous faire bosser un enchaînement de pas de danse dans notre rôle respectif, je me suis sentie mal à l'aise au milieu de tous ces cavaliers aux carrures impressionnantes pour mon regard, ces larges épaules, ces armoires à glace...

Je comprenais bien que je n'étais pas à ma place, refusais aussi de l'admettre à mes propres yeux.

Parfois, je me trompais, l'acte manqué... Je constatais que je m'étais mise dans le groupe de la gente féminine: certes, j'étais un peu confuse, par peur que les gens réalisent que j'étais un "imposteur" en prétendant être un homme, et apprendre à guider comme un homme! Cependant, j'avais envie, au fond, de rester avec les danseuses... Quoi de plus naturel pour moi que de me sentir mieux intégrée en gardant ma place avec les autres femmes? Non, et c'était chaque fois non sans une certaine amertume que je rejoignais le clan des messieurs.

Je me suis évertuée à apprendre le rôle de l'homme, du guideur en tango argentin, mais dans la vraie vie aussi... J'ai tout de même mis vingt ans pour constater que je ne pouvais pas aimer une femme!

 

Le clou du spectacle: en réintégrant mon propre rôle, tel que j'aurais dû le faire à la fin de mon adolescence, lorsque je pressentais que je n'étais pas à la bonne place sur l'échiquier de la société (les dames sur la case-départ de leur couleur! Dame blanche sur la case blanche, dame noire sur la case noire), les choses de la vie me semblent maintenant couler de source.

Reste à trouver mon propre rythme de vie, établir un nouvel équilibre, surtout plus authentique, ce qui me semble à présent réalisable, alors que tous les éléments diffus et obscurs de mon passé peuvent enfin s'imbriquer, avec logique et à la lumière de cette nouvelle lecture du fil de mon existence, au sein d'un dénouement inattendu, du moins, que j'esquivais sans cesse...

 

Qui d'autre à ma place serait-il donc mieux placé que moi pour jouer mon propre rôle? Et... "ce rôle ne peut être joué, comme il l'a été, que par une jeune et très jolie femme, nous n'avons point à nos théâtres de très jeune homme assez formé pour en bien sentir les finesses." comme l'écrivait si bien dans "Caractères et habillements de la pièce", Beaumarchais, pour sa pièce de théâtre "Le mariage de Figaro", à propos du personnage de Chérubin!...

 

Quiproquo, soliloque et stichomythie

 

Pour une fois, il n'y aura pas de quiproquo, le soliloque de mes jambes de lolita hystérique et agacée remplit un espace du concret où il est impossible de marcher sur la tête: dans un monde à l'envers qui prétend traverser les ceintures de Van Allen sans sourciller, qui nous jette de la poudre aux yeux juste le temps de réduire en tas de cendre trois édifices prestigieux,  qui envoie des bombes sur des têtes blondes, pendant que tous les regards sont tournés sur un évènement insipide qui se veut mondial, j'envoie la balle sur l'écran blanc de mes nuits noires, je ne marque aucun but lorsque que les gouttes de sang font déborder la coupe,  ce ne sont là que des fioritures, en effet, des jeux de jambes répétitifs, mais une stichomythie qui m'aide à théâtraliser mon refus d'une barbarie qui ne dit pas son nom, n'est-ce pas l'enchaînement de répliques courtes et rapides que mes jolies gambettes exécutent afin de rendre ma scène plus intense et plus dynamique, qui me permet de réaffirmer encore et encore mon conflit avec cette bienséance occidentale, ces mensonges grégaires, cette hypocrisie notoire?

Je n'aime plus l'été. Juin et juillet me font penser à l'enfer... La France a perdu. Quel étrange festival de faux-semblants et de ronds de jambe, comment peut-on embellir une scène internationale avec cet esprit festif qui en est encore à distribuer des jeux et du pain, alors que les consciences s'éveillent avec tant d'ardeur?

La France a perdu. De toute façon, toute victoire sera désormais incomplète sans la liberté des peuples oubliés...

Avignon, le 12 juillet 2016

Performance Technique Femme

Mon festival des fioritures à Avignon
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Voulez-vous danser avec moi?

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