Hier c'était la fin du monde

Publié le par Frédéric Zarod



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La journée est terminée. La fin du monde s'est bien passée.

Aujourd'hui, un nouveau monde à portée de mains, voici que notre vie a changé, les choses autour de nous brillent d'une manière différente. Le regard des gens que nous croisons se remplit d'une vie soudaine. Nous ne sommes pas encore habitués.... ça va venir.

Au début, ça pourrait faire penser à une terreur douce, mais en lâchant quelque chose, ce je-ne-sais-quoi qui nous retenait, eh bien, nos murs se remplissent de vie, et l'on prend soudainement conscience de ce vide entre nos murs, ce vide entre les bâtiments de nos rues, ce vide rempli d'objets familiers, d'odeurs oubliées, de couleurs auxquelles nous ne prêtions même plus attention tellement nous y étions accoutumées, ce vide plein de nos activités quotidiennes, et l'on commence à entendre derrière les bruits de la vie quotidienne ce silence, ce silence par lequel aucun bruit n'existerait.

C'est tout nouveau pour nous.


Entre nos quatre murs, nous réalisons qu'il y a un espace. Hier c'était la fin du monde, c'est à dire que nous sommes sortis d'une torpeur.

On se lève le matin, vite, il y a ceci et cela à faire en priorité, oh là là, alors qu'on émerge d'un sommeil, se réveillent les pensées de la veille, on ouvre les vannes du stress, on allume l'une après l'autre les petites inquiétudes et espérances avec lesquelles on s'est endormi. Tout ça qui se réveille doucement, des formes visualisées, des souvenirs du week end dernier, des projection dans le futur, notre boîte crânienne devient une fourmilière : en prenant notre café, on est envahi de fourmis qui déplacent nos émotions au fur et à mesure :

Voilà une fourmi qui transporte : "Elle n'était pas amoureuse de moi de toute façon, je me suis fait avoir."

Une autre fourmi évacue un gros bloc : "Pourquoi à 22 ans n'ai-je pas continué mes études?"

Et là une fourmi qui enfouit un sacré morceau : "Tu peux pas continuer à vivre comme ça, faut que tu changes, ça va pas, mais pas du tout..."

Encore une fourmi marchant à contre sens : "Me suicider? Non, je vais les faire chier encore et encore et encore, c'est de leur faute!" 

La fourmi guerrière qui chasse les fourmis rouges : "Allez je fume ma clope et j'y vais, je suis à la bourre."


Comme chaque matin, la fin du monde se faisait attendre. On se réveille et le combat reprend, les petites fourmis rouges et les fourmis noires géantes s'affrontent jusqu'au soir...


On ne sait pas qu'il y a une guerre des fourmis dans notre boîtes crânienne. On est en plein milieu, on la subit, on y prend part sans le savoir, et l'on y reste surtout de la naissance jusqu'à notre mort.

A force, tu ne t'en rends même pas compte. Tes parents t'ont dit qu'il fallait participer à leurs problèmes, à leur détresse, à leurs explications, ils se sont justifiés, et ils se sont servi de toi, ainsi que tous les autres adultes l'ont fait par la suite, pour justifier leur rôle, leur savoir, leur place acquise dans ce champs de bataille. Il ont besoin de toi pour valider leurs souffrances passées.
C'est mieux qu'ils te fassent vivre les mêmes souffrances pour que tu les comprennent. C'est surtout qu'ils t'en voudraient à mort de ne pas participer à ce qu'ils appellent la vie normale. Toi tu es obligé de vivre leur vie normale. Sinon, ils ne te considèrent pas: tu n'existe pas. T'es rien, ou un moins que rien. Ou un étranger.
Et toi tu as grandi à l'intérieur de leur monde stressant et désespérant. Ils t'ont obligé à faire la guerre avec eux. Mais tu étais trop petit, et quand à tes 18 ans, tu as voulu toi aussi prendre les mêmes armes qu'eux, il t'a fallu choisir un camp. Tu es du côté des petites rouges ou tu défends les géantes noires, hein? Et tu as voulu aussi quitter ce putain de champs de bataille, mais tu pensais fuir Waterloo,  et tu t'es retrouvé au milieu d'une guerre mondiale, la troisième guerre mondiale, celle dont on a si peur, et qu'il faut taire, parce que les gens du mensonge t'ont bien fait comprendre que cette guerre-là, faut pas la mettre à jour, c'est la grande muette, celle qui fait de chacun d'entre nous un soldat, une victime, un terroriste, un déserteur, une infirmière.
Maintenant, tu t'endors tous les soirs avec cette guerre dans ta tête de caporal, et la guerre t'emporte dans le sommeil, et le matin tu sursautes, parce que tu as eu peur que notre guerre finisse en fin du monde, tu reprends les armes, et tu reprends aussitôt le combat, déplace tes troupes, il ne doit y avoir ni vainqueur, ni vaincu, aucune paix possible, et la souffrance est rassurante, parce que la fin du monde serait la fin de ta guerre, de notre guerre."



Les neurones sont si vivants, les cellules nerveuses si trépidantes, qu'on devient vite esclave de tout un monde électrisé, aux lois biochimiques immuables, doué d'un art extraordinaire pour gérer notre corps physique sans que nous nous en apercevons, nous laissant ainsi libres  de profiter du paysage aux fenêtres de notre véhicule terrestre... 

Profitons-nous seulement de ce voyage extraordinaire? Même pas : nous sommes là du matin au soir à vivre une fin du monde qui n'en finit pas dans notre boîte cranienne, nous souciant perpétuellement des mouvements incessants que font ces fourmilles de neurones! Alors que nous devrions leur faire confiance, et aller vers l'extérieur, à la frontière de ce petit monde que nous habitons tel un dieu :

"Hier c'était la fin du monde, je me suis dirigé vers mes orbites oculaires, me suis placé confortablement derrière l'écran de mes rétines et j'ai contemplé le paysage... Alors pour la première fois, laissant derrière moi cette guerre des fourmis rouges et des fourmis noires, j'ai découvert assis dans l'oeil et derrière sa membrane pluri-stratifiée d'une épaisseur d'environ 0,5 mm, mon appartement : et ma guerre a disparu aussitôt. Plus de manoeuvres militaires, plus de grenades jetées à tout vent, plus d'étendard sanglant de telle ou telle patrie.

Ma boîte cranienne venait de changer de forme, d'aspect : elle est devenue quatre murs, un plafond et un sol carrelé. Des objets paisibles étaient disposés aux quatre coins, et au mileu de ma boîte cranienne, j'ai pris conscience de l'espace, cet espace des possibles.

Je regarde la serrure de la porte d'entrée. J'observe la clenche. Les clefs suspendues. Si je le veux, je peux changer la forme de cet espace : suffit d'ouvrir la porte et ma boîte cranienne se transforme en un lieu nouveau. Plus de guerre : juste rester assis, spectateur dans cet oeil, ce troisième oeil qu'est la Conscience.


J'étais tellement surpris, que je me suis dirigé vers un tympan. Me suis assis confortablement, et ma boîte cranienne s'est remplie d'un univers sonore. Plus de guerre mondiale. La paix!

Je suis allé immédiatement marcher le long de ma peau, et à fleur de peau, j'ai ressenti tout le vide qui m'entoure. Pour la première fois, la guerre mondiale faisait place à un monde nouveau, celui d'un corps placé dans un océan de ressentis kinesthésiques.

Le soir, je me suis couché, et je me suis assis devant mes rétines, me suis installé derrière mes tympans, et me suis allongé à fleur de peau, et j'ai observé comment le sommeil fait pour venir et comment le sommeil fait pour nous emporter ailleurs.

Le matin, j'ai aussitôt évité d'aller sur le champ de bataille dans lequel vous m'emmenez dès que vous parlez entre vous, dans lequel je vous amène en vous adressant la parole. Au réveil, je suis allé m'asseoir aussitôt derrière les rétines, à côté des tympans et à fleur de peau, et j'ai parcouru un monde de paix."


La fin du monde ressemble à ça, oui.


Mais j'ai oublié de vous dire qu'en prenant le temps de vivre aux frontières qui séparent le monde extérieur de notre univers intérieur, ça agace toutes les fourmis qui n'ont plus de raison, plus d'excuses valables pour continuer leur guerre.

Et ça les énerve tellement, qu'elles invitent toutes sortes d'insectes hideux à venir faire la guerre avec elles pour que vous vous intéressiez de nouveaux à elles, afin que vous vous détourniez de la paix que vous avez trouvée un instant dans la conscience à la surface de vous-même : les profondeurs de l'être rejoignent l'autre bout de la terre, et il est inutile d'aller là-bas vers une île déserte, car vous vous retrouverez encore plongé dans une autre guerre.


Restez derrière vos rétines, à côté de vos tympans, à fleur de peau, et laissez la guerre mondiale se dérouler d'elle-même. C'est en sortant du champs de bataille que vous réalisez les horreurs dans lesquelles vous étiez impliqué!

Restez dans l'instant présent : ne prétez aucune attention à cette guerre qui prend les tournures de la fin du monde...

Car n'oubliez jamais cela : la guerre est faite pour que vous ne puissez pas connaître la paix.

La guerre existe depuis la nuit des temps afin de remplir la paix qui nous dérange : car elle ressemble à la fin du monde au moment où vous êtes sur le point de la trouver.

Dans notre société, tout est fait pour vous faire croire que si vous abandonnez votre guerre intérieure, autrement dit, l'un des millions de champs de bataille qui se conjuguent au quotidien, vous risquez de disparaître. 

En vérité, vous allez générer une vague de paix qui attirera les soldats affaiblis et écoeurés par nos combats relationnels, et effrayer les sergents et colonels pour qui la guerre est rentable...


Hier, c'était la fin du monde. Merci aux participants!


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gazou 30/12/2012 18:23


Si la paix ressemble à la fin du monde, alors n'ayons crainte, elle n'est pas encore là !


La fin du monde ne m'a pas troublée, plutôt fait rire...mais au collège voisin, une fillette  de 13 ans était si perturbée que l'infirmière a télé phoné à sa mère pour qu'elle vienne
chercher sa fille qui était véritablement malade de trouille...


Et même si j'y avais cru..que faire d'autre que ce que l'on a à faire  à ce moment-là puisque  c'est le seul moment que l'on est à vivre...le moment présent


Merci pour les voeux adressés par la communauté "le Sarmiento"

Fred Milongeroz 31/12/2012 01:52



J'ai appris de mon côté qu'une personne se serait suicidée à cause de la médiatisation de la fin du monde.


Cela nous renvoie donc aux êtres sensibles qui croient dur comme fer ce que l'on peut dire. Je pense également que la médiatisation de ce "non-évènement" n'est pas forcément responsable non plus
: des peurs , des tentatives pour mettre un terme à sa vie, étaient en latence, et se seraient exprimées dans d'autres circonstances.


 


C'est un peu le même phénomènes avec Facebook. Quand il y a une histoire de suicide ou de meurtre liant FB, on accuse FB. Mais ce sont des actes qui existent sans FB, et l'on peut
accuser une infinité d'éléments déclencheurs.


Tout ceci est souvent un amalgame.


Personnellement, la fin du monde représente un symbole faisant partie du cycle de la naissance, mort, renaissance. Nous vivons des deuils, telle que la séparation. Dans tous mes textes tournant
autour de la fin du monde, j'ai surtout porté l'attention sur la notion d'éveil de l'être : l'instant présent, afin justement de poser une réflexion vraiment intéressante sur cette médiatisation
: je pense également que la médiatisation de la fdm nous a permi de nous interroger : avons-nous créé ce jour là une énergie particulière collective qui nous a invité à redevenir + humble? Je
l'espère malgré les dérapages (Halloween ne génère-t'il pas également des dérapages horribles ou absurdes?).


Merci Gazou d'avoir ajouter un aspect complémentaire à cet article.


Te souhaitant de très belles fêtes de fin d'année!



Nina Padilha 16/12/2012 10:49


Quand tu as publié ça, j'ai été interpelée. Comme à chaque fois que tu appuie où ça dérange.
J'ai gardé le lien.
J'y suis revenue, deux ou trois fois.
J'ai lu et relu.Sans commenter.
Puis, mon fils est arrivé. Super !
Puis, il est reparti. Snif !
Et je reviens encore .
Cette fois, je laisse un mot.
Magistrale, ton analyse.
Jubilatoire...
Bisous !

Fred Milongeroz 16/12/2012 14:04



Gracias Nina!  J'aime appuyer là où ça dérange, mais faut pas croire, j'appuie aussi sur mes propres plaies!!!!



Laret 13/12/2012 09:39


Je n'attendais pas trops la fin du monde(Mais de quel monde parle t'on??)..Mais hier etait une jolie date.Un tel assemblage de chiffres ne se produira plus de mon vivant...Par contre
,aujourd'hui,j'ai le"blues".Pourquoi???Pas d'explication.Pour la fin du monde,d'apres les scientifiques,ce serait plutôt pour le 21!!!Encore un peu de patience.En attendant,tres bonne
journée,Jean-Pierre.

Fred Milongeroz 13/12/2012 13:10



Le blues du nouveau monde peut-être, un peu comme le baby-blues chez la jeune mère?