Le vilain petit canard devant le lac des cygnes

Publié le par Frédéric Zarod

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L’encre de ma plume coulera tant que la vulnérabilité ne sera pas moins choquante que la violence.
 
Dans un moment de ma vie, je me suis arrêté sur mon chemin, me suis lové dans un cocon, refuge de mes rêves et de mes espérances. Mon alcôve.
 
J’entends dire autour de moi, mes proches (qui me semblent les plus lointains!) :
- Bouge ton c…
- Arrête de te plaindre
- Y a pire que toi
- T’es une mauviette
- Si tu ne fais pas bouffer la poussière aux autres, les autres te la feront bouffer
- Rien n'est gratuit, tu t’es laissé avoir par cette femme
- etc…
 
Ce n’est pas dans mon habitude d’aller me plaindre, et encore moins d’aller vers eux pour gémir!
Je préfère gémir dans les draps de satin de ma geôle mentale, laissant mon âme s’épanouir telle une odalisque lascive et heureuse d’être prisonnière de sa charnelle et sensuelle charpente qui l’héberge.
 
Mais comment se défendre, comment justifier le fait qu’une grande partie de mon énergie est détournée par d’obscures croyances, courants invisibles, dont l’angoisse et la procrastination sont l’expression la plus évidente, tout un pan de mon énergie psychique détournée vers les stèles d’un passé qui me semble très lointain…et inaccessible?
 
Ce qui ne peut s’exprimer ni par la tête, ni par le coeur, est exhorté par le ventre ou le sexe.
 
La bipolarité, l’anorexie, la boulimie, l'hyperactivité, les tendances sexuelles, les troubles gastriques, la fatigue démesurée, l'insomnie, les tensions d'une vie malmenée, la dépression, l'agressivité, la solitude, les addictions…   qui nous éloignent d’un amour fraternel  qui essaie de s’identifier à tout prix (je pèse le “à tout prix”) à la norme sociale et culturelle, sont autant d'expressions et tentatives d'expressions corporelles, physiologiques, mentales,  d'habitants terrestres en mal du pays; locataires que nous sommes d'une enveloppe corporelle, nous sommes nostalgiques d'un pays lointain, invisible, un continent étrange à trois portes: la porte de la naissance, la porte de la mort, la porte des songes et des idées transcendées.  
 
 
Quand je croise l'image de l'autorité, mon corps réagit violemment, je le dissimule par le ventre qui se crispe, se noue, la culpabilité apparaît, je perds mes moyens.
Pourtant je n’ai pas le souvenir d’avoir été abusé ou frappé à outrance?
 
Si ce jour-là, le représentant de l'autorité me pose des questions, c’est une torture, je me sens comme un cathare soumis à la Question par l’inquisiteur. C’est effroyable.
Je crois que des adultes s’en nourrissaient. J’ai appris à mettre des remparts dans mes discussions : j’ai cessé de provoquer toute discussion! Hérisson plutôt que renard!
 
Il est de cette catégorie de personnes qui a pour seule ressemblance avec le renard celle d'uriner sur leurs proies humaines qui se mettent en boule, vulnérables qu’elles sont, pour les dévorer…
 
Quand s'éloigne le spectre de l'autorité omnipotente, je respire à nouveau, je me sens libre et presque heureux!
 
Depuis l’adolescence, j’ai appris à me défendre; si j’ai été humilié, quelques années plus tard, je me suis surpris en de très (et trop rares) occasions à “rendre” cette frustration : j’en revenais honteux, coupable… course poursuite en voiture, barrer la route à un automobiliste grand et costaud, quelle force obscure m’a aveuglement conduit à le faire remonter immédiatement dans sa caisse et se barrer rapidement? Inconscient que j’étais de mon mètre soixante et de mes 50 kilos tout mouillé…
 
Je n’ai jamais frappé qui que ce soit. Pourtant lorsque je faisais des arts martiaux, qu’est-ce que j’aurais aimé me défouler sur un agresseur!
Cette période m’est passée. Je suis serein.
Seuls les gens qui ont réussi ont du crédit aux yeux de notre société.
Les autres? On les critique, les blâme, les juge.
 
Est-ce que rater un mariage, ne pas réussir à trouver sa voie professionnelle, être au chômage, sont une tare?
 
Comme si la seule humanité était accordée qu’aux gens bien rangées, qui ont réussi, qui font la démonstration qu’ils sont capables d’avoir un CDI, entretenir une maison, un appartement, mettre de l’argent de côté, assurer en tant que chef de famille…
Les autres, ce sont le reste… Pauvre course des occidentaux pour fuir ce reste, aller seuls, écrasant ce même reste, pour siéger au dernier étage du bulding le plus haut...
 
Il existe des pères qui aident sans compter leurs enfants qui réussissent, bannissant ceux qui ont beaucoup plus de difficulté à s'adapter à la société. Ne devrait-on pas plutôt porter une plus grande attention à l'enfant le plus fragile de la famille, ainsi que lui consacrer un soutien privilégié?
 
 
Dans le milieu de la danse, qui est comme une famille d’accueil, je côtoie la richesse plurielle et inter-générationnelle : depuis quelques années, depuis que la danse m’a invité, appris et encouragé à aller vers l’autre, je ne me sens plus aussi coupable d’exister; car j’ai côtoyé, vu, entendu et même écouté le malheur des autres.
 
Souvent ce sont les “plus malheureux” qui sont les plus riches. Les plus pauvres, les plus en difficulté, qui savent donner, écouter, partager, encourager, réconforter.
 
 
Depuis quelques années à user mes semelles sur les pistes de danse, j’ai vu ô combien je me suis éloigné de ma famille de sang. On m’a tellement fait croire que j’étais un bon à rien, que j’avais fini par être convaincu que j’étais le vilain petit canard, différent des autres de la basse-cours…
 
C’est sur une piste de danse, que j’ai constaté que je pouvais faire frétiller mes ailes, non seulement les agiter, mais aussi les déployer, et je les ai déployées de plus en plus souvent, avec sincérité, audace, le sourire au ventre, le rire dans mes larmes, que je me suis envolé… j’ai volé, volé si haut, que mes premières chutes ont été très dures. J’ai volé si haut, je suis tombé si bas, que j’ai compris sans comprendre une chose qui dépasse l’entendement. J’ai appris qu’on pouvait être heureux et malheureux, que le malheur et le bonheur sont des choses fragiles. Je me réjouis que la joie ne dure pas longtemps, car je sais aussi que la tristesse sera aussi courte…
 
Ensuite, je choisis de garder en mon coeur le souvenir de mes joies, de ces petits succès anodins de la vie quotidienne, je choisis de laisser partir les mauvais souvenir, sans chercher à les retenir.
 
 
Quand on est un vilain petit canard, Dieu sait qu’on est vulnérable.
 

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On critique la violence dans notre société, mais au fond de nombreuses personnes s’identifient à elle; car elle est souvent considérée comme une preuve de bon sens, de détermination, qu’on ne se laisse surtout pas faire! Le désir de vivre s’enroule autour de l’arbre de vie des relations humaines… cette énergie baigne les groupes, les familles, les communautés, jusqu’aux conflits, aux premiers heurts, ainsi un membre finit toujours par recevoir un trop plein de ce désir collectif, un excès de cet autre versant du désir, la peur. Il incarne alors la méchanceté, la fureur, la folie, on le bannit pour sa violence incompréhensible. Alors qu'il aurait été le moins violent de tous? Voire, le plus sensible?
 
Il faut bien des gouttes d’eau pour faire déborder le vase!
 
Malheureux celui qui est emporté par la foule ou les autres membres dans leur instinct grégaire, trivial ou communautaire, et encore dans son expression négative, influencé qu’il est, porté à l’échafaud par la vindicte populaire de cette même foule ou de ces mêmes membres qui l'auront nourri de près ou de loin de la violence de leurs vices refoulés.
 
Heureux qui dans son malheur, préfère à l’exposition de ce danger, la solitude… car il n’a pas eu le temps dans sa plus tendre vie de bâtir les remparts pour s’en protéger : que la chance lui soit donnée de se trouver à l’intérieur de lui-même.
       
 
Sur la piste de danse, je me découvre cygne. Sur la piste qui est comme un étang sur lequel évoluent toutes sortes d’oiseaux, la musique est un chant du printemps, les plumes scintillent, le soleil brille dans la nuit du dancing, du thé-dansant, du bal…
 
Les femmes sont perchées, leurs jambes nues se reflètent dans nos yeux humides d’hommes. Reines du bal! Initiatrices de nos premiers envols…
 
 
Vulnérable, je déploie mes ailes, et d’un puissant battement d’aile, je transforme mes frustrations en une oeuvre vivante, immatérielle, celle d’un corps qui s’épanouit sans violence.  

 

Publié dans Une Plume de Provence

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