Knokke-le-Zout Tango, les argentines

Publié le par Frédéric Zarod

   
La tanda Jacques Brel: le tango de Knokke-Le-Zout

Mais ce soir... y a pas d'argentines

(Rappel : Une tanda est une série de valses argentines, de tangos et de milongas pendant un bal de tango argentin - Les tandas sont séparées par la cortina, bout de musique au genre généralement éloigné de ceux sur lesquels on danse - La milonga, c'est ausi le mot par lequel on désigne le bal de tango argentin - Milonga signifie en espagnol : farce, supercherie)


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Jacques Brel, roi des oppositions, des clairs-obscurs et des contrastes violents et poétiques, nous fait voyager à Buenos Aires. L'ironie du poète atteint son paroxysme, et Dieu que c'est triste la côte belge entre les ripailles arrosées de bière et la grisaille d'un plat pays.


1977, Knokke-Le-Zout Tango, "les soirs où je suis argentin, je m'offre quelques Argentines* ", voici Jacques Brel le plaisantin, le troubadour, et si aujourd'hui ce tango nous fait danser dans la joie et la bonne humeur, à l'époque il est un tango acerbe, un avant-goût de la critique de la "Jet Set" que le bourgmestre de la localité, le comte Leopold Lippens, tente de faire venir par tous les moyens, même en essayant d'éloigner de plusieurs kilomètres la gare ferrovière afin de repousser la classe moyenne qui en ferait un lieu trop populaire!

Car ce qui fait la réputation de la station balnéaire, c'est le snobisme. L'acteur Jean-Claude Van Damne, entre autres, y installera sa résidence secondaire.

Les bienfaits de l'air marin du Zoute attirent le chic, le fashion et le m'as-tu-vu. Inutile de rappeler que Jacques Brel, une vingtaine d'années auparavant, finit avant-dernier d'un concours de chanson au festival de la Saint-Trop du nord, trop scout ce garçon!


Dans Knokke-Le-Zout Tango, Jacques Brel chante les Carmencitas, les Caracas, les andalouses, le personnage fume des Partagas, cigares cubains, et se prend pour un Prince de Panama. Il évoque ainsi, avec le rythme d'un tango, la mondanité qui s'offre la mer des Caraïbes et les plages de la Costa Rica.

"Mais ce soir... il pleut sur Knokke-Le-Zout...* "



Avec cette chanson rigolote et peut-être la plus coquine de l'oeuvre de Brel, Jacques l'Ironique brosse par de subtils détours, le portrait d'une bourgeoisie du nord de l'Europe qui semble renier les brumes et les drames d'Amsterdam, d'Hambourg ou d'ailleurs. A-t'elle en horreur l'accordéon, les bals populaires, les flons-flons et la valse musette?

Alors la femme mondaine se paie de l'exotisme, qui va jusqu'au bronzage à l'ultra-violet, parce que les précieuses ridicules achètent "ce teint de femme qu'exportent vos cités latines* " pour paraître dans la Haute, dans le Milieu, talons hauts, robes échancrées, "félines", "fraîches comme des mangues", aujourd'hui rafraîchies au silicon, et qu'importe, avec  de l'argent, la "brillantine" fait des miracles, et les belles compensent leurs maladresses... "à coups de poitrine et de fesses* ".


Avec ce tango argentin, Jacques Brel annonce déjà la décadence d'un monde de strass et de paillettes, un monde d'apparences et d'illusions.

Les progrès de la technologie et de la chirurgie esthétique développent à outrance l'art de la "brillantine", et ses procédés  sordides pour briller dans les médias et compenser le talent à coups de poitrine et de fesses?

Là encore, fermer les yeux sur la mort d'une Claudia Aderotini, cette femme de 20 ans qui rêvait de devenir une star du hip hop par... des injections de silicon butt. 

To be a star : we attend the consecration of buttocks, we forget the heart of the woman. Etre une étoile : on assiste à la consécration des fesses, on oublie le coeur de la femme.

Atteindre l'inaccessible étoile...  



"Mais ce soir y a pas d'Argentines... ce soir il pleut sur Knokke-Le-Zout* "


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Tango Knokke-Le-Zout, c'est le rêve des argentines, le fantasme des berges du Rio de la Plata, des bas-fonds de Montevideo et Buenos Aires, ses filles qui dansent jusqu'à l'aube avec des marins et des compadritos, c'est la légende du tango argentin en arrière-plan, c'est l'espoir d'un homme solitaire, sans le sou, qui traverse dans la nuit la place Albert, cette même place qui le jour en plein midi se remplit de Ferrari, de Porsche et de Lamborghini. C'est la frustration, et encore ce rêve redondant, encore un élan et une dernière espérance :

"Je m'offre quelques Argentines, quitte à cueillir dans les vitrines des jolis quartiers d'Amsterdam* " de "bonnes travailleuses sans parlote* ", "des femelles qu'on gestapotte* ", ... "mais ce soir il pleut sur Knokke-Le-Zout."


C'est le tango d'un homme, la "bite sous le bras* ", et à travers cet homme, c'est toute une société qui essaie de copier-coller du soleil, de l'authentique, dans les villes de la vieille Europe où il y a plus de pluie et de nuages gris dans le coeur des occidentaux que dans leur ciel. Des occidentaux qui ont peur que ce même ciel leur tombe sur la tête un 21 12 2012 .

Alors on rêve, on importe des déhanchés, salsa cubaine, danse orientale, kizomba, et... tango argentin, oublieux de nos valses viennoises, de nos paso doble,  de nos fox trot et charleston, de notre java et notre polka qui nous feraient danser comme les enfants que nous avons totalement oubliés tout au fond, là, derrière la pluie et les nuages gris de notre coeur d'occidentaux.

Il nous semble que la misère serait moins pénible au soleil, mais dans les faubourgs de Buenos Aires et de Paris, dans les ports d'Amsterdam, d'Hambourg et de Marseille, sur les quais de la Seine et de Bordeaux, sur les remparts de Varsovie et d'Avignon, c'est toujours les mêmes ombres, avec le même désir, d'une fille exotique, des voyageurs de la nuit qui jalousent les gros titres de la presse People, la frustration, la misère des hommes, solitaires, mariés, divorcés, qui ont "le coeur en déroute* ", qui cherchent vainement des "petites fesses... fraîches et joyeuses* ", en les voulant folles "comme un travelo", "mi-andalouses, mi onduleuses.* "




Mais Knokke-Le-Zout, c'est aussi et surtout le tango de la misère de ces filles qu'on exploite, et derrière le rêve argentin, Buenos Aires ou Knokke-Le-Zout, c'est toujours la même histoire des filles qu'on désire, qu'on retrousse, qu'on viole parfois, mais qu'on oublie souvent, des filles de l'Est, des blacks, des Paolas en camping-car, des brésiliennes, des thaïlandaises, des femmes qui font aussi des rêves, qui ont aussi des espérances, ainsi que leurs propres souffrances...


"Ce soir il pleut sur Knokke-Le-Zout, ... mais demain, oui peut-être... que demain* ",  je serai Argentin.


  Avignon, le 15 décembre 212

 
* Extraits : Knokke-Le-Zout Tango, Jacques Brel, Famille Brel, 1977

 

Knokke-Le-Zoute Tango, Jacques Brel

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