Le tango du mistral et d'une tanguera

Publié le par Frédéric Zarod

Le tango du mistral et d'une tanguera

Le tango du mistral et d'une tanguera


Sur la place au soleil, une femme se tient droite. Le mistral semble fouiller ses vêtements. Je la reconnais, c'est une tanguera. Elle porte des talons, une jupe longue et fluide, transparente et légère. Sa chevelure agitée comme jupon en pleine valse, orne son visage au regard félin. Sa colonne aux courbes délicates s'élance avec fierté.


Le mistral souffle. Capturé entre les quatre rangées de façades qui constituent la place ensoleillée, il tourbillonne. Se heurtant aux fenêtres, aux volets, aux corniches, aux toitures ondulées, il se met à chanter. Il est comme un tango argentin qui remplit la place. Des nuances sonores s'organisent naturellement.


La tanguera se tient fièrement debout. Elle lève ses bras, la danseuse enlace le mistral, la femme se met à vaciller. Le mistral l'emporte, s'enroulant autour d'elle. Sa poitrine, lui offrant une surface suffisamment généreuse, ne résiste pas: son buste se vrille, tandis qu'elle se maintient fermement sur une jambe. Sa jupe vole, son tissu épouse la grâcieuse musculature de la jambe légèrement fléchie. On devine le galbe d'un mollet et d'une cuisse, sculpture  lisse et soyeuse,  et un gentil genou pour articuler toute une vie effervescente le long de ce corps de danseuse.

Ses épaules pivotent jusqu'à leurs extrêmes, aussitôt le bassin se déroule autour de sa colonne, son arbre de vie.

Voici que la jambe libre se place naturellement pour prendre le relais du nouvel axe de la femme qui danse avec le mistral.



La tanguera voudrait se laisser tomber dans les bras du mistral. Le ferait-elle, qu'elle tomberait par terre. Alors elle garde son axe.


Une danseuse de tango ne résiste pas à la puissance du vent. Lorsqu'une rafale la prend de front, elle fléchit ses chevilles, et ses genoux, pour ne pas tomber à la renverse.

Le mistral se veut puissant. Qu'elle se laisse emporter! Elle recule sans l'affronter.



Elle sent le souffle se plaquer contre son corps offert, et fléchit davantage ses jambes, et pour ne pas basculer en arrière, elle arme les muscles de ses pieds surélevés, arme les fibres musculaires de ses chevilles, de ses mollets, de ses cuisses, et de son ventre.


Elle ne peut pas se permettre de lancer subitement une jambe seule en arrière, dans le vide; le mistral profiterait de cet instant de déséquilibre, de fragilité, pour s'engouffrer dans son abrazo, et la faire chanceler. 

Alors prenant fermement ses appuis, la tanguera recule de tout son corps, et c'est son "hara", entre cuisses et ceinture abdominale, qui vrille, transformant ainsi la puissance horizontale du mistral en une force verticale qui lui permet de maintenir un équilibre dont la puissance est égale à celle de la rafale.

Et si c'est trop fort, elle cède avec conscience corporelle par une marche arrière. Elle n'est plus la tanguera jeune et belle, dotée d'une jambe rebelle, cette cruelle danseuse qui n'en faisait qu'à sa tête, confondant gymnastique sportive et amour du mouvement juste. 


Plus la rafale est intense, plus la danseuse assure son "assise" tel le danseur de taï chi chuan. Elle laisse volontiers le mistral pousser cette zone, et veille à chaque instant à ce que sa tête et ses jambes se placent toujours dans l'alignement vertical de son arbre de vie, sa colonne, vertébrale, si précieuse.


Son corps ainsi offert, elle serait comme cerf-volant.

S'envolerait dans les airs.

Mais le bon sens lui dicte de ne pas subir le souffle du mistral quand il se veut le plus puissant, de ne pas céder à la peur qu'il suscite. Lorsque la générosité de son buste ne peut s'opposer aux rafales les plus terribles, elle veille à déplacer son axe sur une seule jambe.

Elle protège son arbre de vie, sa verticale vitalité ainsi: elle se fait une colonne rigide, tel le tronc d'un jeune arbre, à partir d'un seul pied, dans le prolongement de la cheville, de la jambe, de la hanche, de l'aîne, de l'épaule. Elle garde en image le mât qui porte le drapeau. Le vent n'a pas de prise sur le mât, uniquement sur le drapeau. Ainsi en va-t'il pour la tanguera...



Si le mistral la pousse de dos, elle ne laissera qu'une moitié de son corps tel un étendart qui s'enroule autour d'un poteau. La jambe libre se laisse entraîner par le mouvement d'une épaule, puis de la hanche, qui ne résiste pas au souffle.

Parfois la jambe libre s'enroulera autour de l'axe que la tanguera s'est assurée comme un refuge, sa verticale sécurité, qui se veut mince, étroite, mais longue de la terre au ciel. Et ferme: cet axe qui n'offre aucune prise au mistral.



Si les bourrasques viennent contrarier la tanguera, en changeant de sens subitement, le côté libre de son buste aura la liberté de se laisser jouer par les capricieux changements de direction du vent. Le mouvement de la jambe libre n'est que la conséquence des caprices du mistral. Lorsque les rafales cessent, la jambe se pose comme une feuille qui se pose au sol à l'instant où plus un souffle ne la porte. Ainsi sans s'en rendre compte, peut-être que la jambe libre aura ondulé, grâce à la flexibilité que ses articulations permettent, jusqu'à faire des boléos, des ganchos, vous savez bien, ces belles arabesques et ronds de jambe qui font la splendeur de la danse venue des berges du Rio de la Plata.


La tanguera marche avec le vent.

Plus le mistral devient fort, plus elle le sent comme un appui invisible sur lequel elle a l'impression de se poser: mais elle organise ses transferts d'axe, d'un côté à l'autre, sachant que le vent, s'il anime ses mouvements, ne la rattrapera jamais dans sa chute. Elle est toujours prête en fléchissant ses jambes, aux arrêts soudains d'une rafale ou à une reprise d'envergure du mistral.



La danseuse de tango n'a pas besoin de contracter ni ses mains, ni les muscles de ses bras, ni les épaules, ni les muscles de son cou. Cela n'est d'aucune utilité dans ce tango provençal que lui propose le mistral.


C'est un tango sans doute argentin, peut-être uruguayen, chilien, qui sait, qui peut dire, où la tanguera n'a même pas besoin de cambrer ses reins.

Pourquoi cambrer?

Le mistral choisit-til de souffler plus fort dans les creux formés par la naissance de ses cuisses?
Pourquoi pencher excessivement son buste?
Laissant ses fessiers partir à la dérive?

Le mistral ne privilégie aucune hauteur chez la danseuse. A moins qu'elle veuille casser son axe. Pourquoi le ferait-elle?




Rien n'est plus beau et plus puissant que le corps d'une tanguera posé dans toute la splendeur d'une verticale charpente: les fondations alternées que sont les chaussures à talon paraissent assez fragiles pour éloigner de l'axe vertical ne serait-ce qu'une hanche qui se déboîte par distraction, ou une cambrure qui va rompre cet équilibre précis à l'image des galets qu'un être humain a la patience d'empiler en leur centre de gravité.

Ce qui se tient parfaitement dans un alignement vertical engendre une puissance vivante, qu'aucun vent ne serait capable de déraciner. Un homme et une femme qui dansent le tango argentin font naître autant d'axes qui forment une forêt invisible habillant le tango argentin et créant son mystère, son langage ésotérique. Les dessins étranges de nos intrigues et mystères humains.


Le talon de la chaussure de la tanguera évoque cette alliance d'une fragile beauté apparente avec une puissance invisible qui joue avec les vents les plus puissants de la terre.



Dans mon apprentissage du tango argentin, je m'efforce de m'effacer musculairement dans mon abrazo avec la tanguera, et travaille à devenir ce mistral qui chante des tangos, des milongas ou des valses: j'apprends à me servir du sol, de la force qu'il m'offre à chacun de mes pas, pour que chacun de mes pas devienne un souffle qui enlace ma tanguera, lui propose des directions.


Me faire mistral pour ne jamais heurter de plein fouet la sécurité de ma danseuse, ses axes qui oscillent au fur et à mesure que je déploie mon souffle, celui d'une âme qui prend sa place dans un corps élastique et ferme, se faisant enveloppant, plutôt que brutal, lorsque j'invite une femme à partager l'âme du tango argentin.

Avignon, le 8 avril 2012
   
 
Question que je vous pose: les femmes du tango, en équilibre sur leurs chaussures à talons aiguilles, de 5 à 9 cm de hauteur, s'amusent à utiliser leur jambe libre, tandis que nous, les hommes, installés confortablement dans nos chaussures, bien à plat, ne sommes pas fichus d'être enracinés sur une seule jambe d'appui, et d'utiliser notre "pierna" libre pour dessiner de beaux enrosques et de jolis lapiz? Je vous laisse avec cette étrange problématique! Si le tango du mistral et d'une tanguera vous a plu, pensez à le partager sur vos réseaux sociaux. Abrazo fuerte!

Question que je vous pose: les femmes du tango, en équilibre sur leurs chaussures à talons aiguilles, de 5 à 9 cm de hauteur, s'amusent à utiliser leur jambe libre, tandis que nous, les hommes, installés confortablement dans nos chaussures, bien à plat, ne sommes pas fichus d'être enracinés sur une seule jambe d'appui, et d'utiliser notre "pierna" libre pour dessiner de beaux enrosques et de jolis lapiz? Je vous laisse avec cette étrange problématique! Si le tango du mistral et d'une tanguera vous a plu, pensez à le partager sur vos réseaux sociaux. Abrazo fuerte!

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Laret Jean-Pierre 09/04/2012 08:38


Superbe danse de la "Tanguera"et du mistral,magnifiquement décrite par tes mots..

Fred Milongeroz 09/04/2012 10:54



Merci Jean-Pierre, c'est du vécu! transformé en allégorie!