Cette nuit je suis mort de froid

Publié le par Frédéric Zarod, étudiant écrivain français en tango et art de la danse

 

 



Cette nuit je suis mort de froid

 

 


~ Témoignage post-mortem d'un étudiant en lettres modernes


mort de froid cette nuit funeste epouvantable chauffage electrique cartons chaud sang rechauffé chaleur chair refroidit mistral décembre rue meurtre suicide autopsie du corps nu journal



Cette nuit est la plus épouvantable nuit que je passe. Il fait si froid, et ce mistral funeste me rappelle quelques tangos chaleureux... N'ai-je donc marché, triste, le coeur en miettes, que pour... quitter ce monde avant Noël?

"Mourir cela n'est rien, mourir la belle affaire" Et je m'étonne que ce vent glacial me souffle aux oreilles des passages entiers des chansons du Grand Jacques... Moi qui avais tant de mal à retenir ses refrains? Chanter dans ma tête, les lèvres fendues.

 

Sur une couche de cinq cartons, dont l'un sert à emballer un chauffage électrique, je suis recroquevillé. On me jette 20 centimes. C'est fou comme ça fait chaud dedans ma cage thoracique. Il y a même un peu de sang de mon coeur ainsi réchauffé qui descendrait presque jusqu'aux genoux.

"La mort m'attend comme une vieille fille"... Quelle ironie du sort! N'est-ce pas, Paradise? Si je m'attendais à voir la mort travestie...
 


J'imagine qu'une autre pièce de vingt centimes tombe, au pire, une pièce de cinq, là, encore, encore une fois, sans être économe d'espoirs, là, quand je contemple le visage de Paradise, là dans le creux de ma main, et j'arrive même à sentir un peu de chaleur le long du tibia. Mais ça se refroidit très vite, la chair n'aime pas le mistral de décembre.

 

"Mourir de frissonner, mourir de se dissoudre, de se racrapoter, mourir de se découdre".


L'homme repart avec sa fille, je les regarde s'éloigner. Ils disparaissent au coin de la rue. Ils n'existent plus. Ma main se referme sur la pièce.



Je veux la garder, cette pièce. Ainsi que les autres qui constituent mon trésor. Elles ont cette chaleur humaine de tous ces êtres que je regarde courir en longueur de journée.

Cela fait six jours que je ne dépense plus mes petites économies. Je n'ai plus faim. Je me sens apaisé.






Cette nuit je suis mort de froid. Je suis né. Mon père tient un garage. Ma mère divorce. Elle s'en va avec un représentant de chauffage à bain d'huile.



Je fais la morale à la fille de mon beau-père. Elle traîne encore avec des moitié punks, moitié gothiques. Elle est émo-gothi-girl du clan des Vampires Paradise. Moi aussi je suis émotif. Je suis jaloux. Elle est libre comme les vents du monde, pendant que je prends refuge dans les livres, ma tour d'ivoire. Je l'admire. Elle a un quelque chose qui m'effraie. On s'engueule. Je quitte la brasserie en lui payant son repas.
   

Il est onze heures du soir, alors que je rentre d'un atelier de slam et de poésie, j'entends des bruits de matelas, de ressorts. Mon beau-père offre à ma mère un voyage à Venise. Ils ne sont pas dans la maison. Mes dix sept ans sont l'occasion de choisir une belle voie professionnelle. Ma soeur d'alliance ne vit pas avec son père. Elle est majeure maintenant. Ils se disputent sans arrêt.


Et je passe devant ce qui est encore sa chambre. Je regarde dans l'entrebâillement de la porte. Il y a deux mecs. Deux vampires. Et elle, leur Paradise. Ils sont nus. Je ne sais pas si elle pleure ou si c'est du plaisir. Je suis paralysé. Je tremble. Des frissons envahissent ma colonne vertébrale. Je n'ai encore jamais fait l'amour, je veux dire... je suis puceau. La sueur perle à mon front.




J'essuie mon front. Cette nuit, je suis mort de froid. Des pas s'approchent dans le parc. Sous le toboggan, j'ai dû mal à relever la tête. Des ombres s'approchent. Ils sont encore là.

"Eh, clochard! où caches-tu ta bouteille?"
   



Je serre contre mon coeur la boîte de biscuit que la vieille dame me donne.

"Tu es encore jeune, tu devrais chercher du travail!" Me dit-elle en tirant sur la laisse de son caniche. J'attends qu'elle s'en aille pour croquer un ou deux biscuits. Heureusement que dans la poubelle derrière le restaurant, je réussis à trouver un peu de daube provençale, une poignée de choucroute et du pain. Je mets tout ça dans un vieux sac en plastique.




"Allez, fais pas ton radin, sors-là ta bouteille!"

Il me reste deux biscuits. Je ne veux pas les partager à cette bande de crânes rasés.



J'arrête de respirer. Celui qui est chauve écrase le corps de ma soeur par alliance. Les ressorts font un bruit épouvantable dans ma boîte crânienne. La fille de mon beau-père repousse vaguement l'épaule du mec qui lève soudainement la tête vers le plafond avec un râle qui m'effraie au point que je m'écarte du chambranle de la porte. L'autre s'approche.

"Dégage Rocco la frite, c'est à mon tour!"

J'approche un oeil dans l'entrée de la chambre. Le maquillage de ma soeur d'alliance, mélangé à ses larmes silencieuses, lui fait un masque d'halloween maintenant. C'est la première fois que je la vois nue. La beauté de son sein me paralyse.




Je tête avec gourmandise son sein. Mon père la traite de feignante. Elle se défend avec des mots qui me terrorisent. Je m'accroche à son sein. Tout son corps se balance, et sa poitrine tremble de colère. Ma bouche perd le mamelon, quand soudain la main de ma mère se plaque sur ma tête de nourrisson, me protégeant. J'entends un coeur qui frappe avec rage ou détresse. J'entends des bruits sourds. Mon corps est soulevé dans les airs.

"C'est mon fils, paresseuse!" Les bras de ma mère se faufilent entre ceux qui me tiennent très fort, trop fort. Ma mère frappe de toute ses forces.

"C'est mon fils! Si je n'avais pas le garage, tu ne passerais pas ton temps à te promener avec des berlines, des Mercedes!" Je reçois également des coups de ma mère qui tente de m'arracher des étaux qui m'étouffent...




Un autre coup vient s'abattre sur ma cuisse. "Il la cache sous son pull! Donne-nous ta bouteille vermine!" Je crie que je n'ai rien à boire. Ils ne me croient pas. Ils me frappent encore, arrachent mes habits. "Connards! Vous avez tué ma soeur!" Un grand coup atteint ma clavicule.




Sur ma clavicule, ses doigts aux ongles peints se promènent. "C'est beau ces dessins sur tes ongles, mon odalisque!

- C'est du nails art, mon petit Gaffiot!"


Elle m'appelle comme ça, car chaque fois qu'elle rentre dans ma chambre d'étudiant, j'ai le dictionnaire latin entre les mains. "Carpe diem, mon petit Gaffiot! Laisse-toi aller, c'est la première fois si je comprends bien?" Elle déboutonne mon pantalon. Je la détourne de son geste en me rappelant que j'ai dans la poche les deux euros que je lui dois. Je les lui donne.  




"Tu ne peux pas m'avancer plutôt deux cents euros, mon chéri?

- Ecoute maman, je travaille comme un fou dans ce Mac Do qui paie à coup de lance-pierre, et j'ai tout juste de quoi manger et payer ma chambre!"



Ma mère vit seule à présent. Elle est au chômage.




Mon beau-père la vire en rentrant de Venise. Il découvre sa fille dans un lit poisseux. Je parle des deux gars avec qui elle était. Il m'accuse.  Ma soeur d'alliance ne parle plus. Ses yeux sont égarés. J'explique que je suis arrivé trop tard. Il m'en colle une.



C'est un coup de barre de fer maintenant qui fracasse mon tibia. Le plus maigre d'eux place son pied sur ma clavicule déjà fracturée. Je tombe dans la voie lactée.




J'aperçois la naissance de ses seins entre sa blouse. Sur le lit d'hôpital,  je n'ose pas bouger. Chaque mouvement réveille une douleur. L'infirmière discute un peu. Elle me rassure. Et ça fait du bien dedans ma cage thoracique.




Mes lèvres sont dures comme de la glace. Je ne sens pas le bout de mes doigts. Je place la pièce de 20 centimes avec ses autres soeurs dans mon petit coffre fort : c'est pratique une boîte d'allumettes.




Elle allume les 25 bougies. Mon cadeau? Un porte-clef... Ma mère est adorable. Je lui donne les deux cents euros dont elle a besoin pour payer son loyer... Je sais qu'elle adore le vin rouge.




Je lui sers un verre. Ma soeur d'alliance ne me dit pas merci. "Tu m'héberges dans ta piole?" Je dis oui. "Tes amis t'ont lâchés? Lui dis-je.

- Ils me font l'amour tous les soirs, mes amis!

- Tu traînes encore avec ces connards qui t'ont violée il y a huit ans?

- Ces deux pauvres types? Je ne sais même plus à quoi ils ressemblent. J'ai tous les hommes à mes pieds maintenant, même les mecs mariés, ils me font l'amour, tous les soirs c'est ma fête!"




Je la vois vider son verre. J'ai à peine commencé le mien. Je lui annonce que je suis enfin agrégé de Lettres classiques. Elle se ressert un autre verre. Je soupire. "Tu viens avec moi demain?" Encore un défilé.

Je suis venu pensant qu'elle va être fière de son bébé... Ma mère ne cesse de me parler des tortures que l'on fait subir aux taureaux pendant les corridas. C'est avec la férocité d'un taureau qu'elle est anti-tauromachie. Elle sauvera la planète, préconisant la peine de mort pour tous les hommes qui s'en prennent aux animaux, condamnant sévèrement les automobilistes qui élargissent le trou dans la couche d'ozone par la même occasion. Sa haine est très ciblée. Je ne sais pas pourquoi...




Cette nuit, c'est la plus belle corrida à laquelle j'assiste. Les taureaux enlassent les matadoresses, les danseuses de flamenco sautent de joie autour du guitariste. Dans la salle des fêtes, c'est un beau carnaval au soleil d'Espagne! Je rencontre ma petite-amie. Elle est déguisée en vachette. Moi? Je porte mon costume que j'avais mis au remariage de ma mère.




"Vas te faire foutre avec ta thèse!" Sous ces mots, ma soeur d'alliance, apeurée, se barre de ma chambre. Ma petite-amie se retourne vers moi. Elle est en colère. Elle ne croit pas un seul mot de ce que je lui dis.

"Par alliance! Mon cul ouais! Ta mère n'a jamais parlé que tu avais une demi-soeur!"
       
Je la prends dans mes bras, elle se débat. Je recule.

"Je t'aime!" Elle me boude.

"Qu'est-ce que tu attends?" Je m'approche de nouveau d'elle. Mes mains tremblent. Elle déboutonne son chemisier. Je porte la main à sa poitrine. Je n'arrive pas à la déshabiller. Je la caresse. C'est elle qui finit par prendre les devants. Je me laisse faire, comme paralysé par son halo de flammes invisibles. Je commence à prendre confiance en moi. J'ose enfin poser mes lèvres sur son bas-ventre...

Ma soeur d'alliance revient. Je me cache sous les draps. "Il ne te fera rien du tout, je te rassure!" dit-elle à ma petite-amie, avant de repartir.




Repartir là-bas. C'est ce que je veux. Comme c'est bien là-bas. Je vois les pompiers arriver. Ils placent mon corps dans l'ambulance. Ma boîte de biscuit traîne au pied du toboggan. Dans la voie lactée, une étoile grossit à vue d'oeil. C'est un soleil en pleine nuit. L'ambulance repart. J'hésite. Cette lumière intense m'attire. Elle m'appelle. Mais j'ai peur. Il faut que je rentre chez moi. Dans mon corps.




Je rentre chez moi. Avec ma petite-amie. La lumière de la salle-de-bain est allumée. Je m'approche de la porte entrebaillée. Je suis pris de terreur. Je respire profondément. Je pousse la porte. Elle est là, allongée, sans parole. Les yeus égarés. Je tremble...




Je tremble. L'infirmière enfonce une aguille dans mon bras. Perfusion. C'est la deuxième fois qu'ils me ramassent. Cette nuit je suis mort de froid. Du brancard sur lequel je me trouve, je la vois. Elle passe derrière les gens. Elle s'approche des brancardiers. Je pleure à mon tour en silence comme elle pleure sous son rimel qui dégouline.




Aucun son ne sort d'entre ses lèvres. Son rouge-à-lèvre gothique laisse des traces sur ma chemise. Je m'en aperçois pas. Je m'assois près d'elle, la cajôle, la rassure. Elle me serre très fort. Je me lève pour ramasser les draps. Je recouvre son corps nu. Des tâches maculent ses cuisses. Je récupère dans la salle-de-bain une serviette. Je soulève les draps. J'essuie les souillures blanchâtres de ses amis les vampires. Mon émo-girl Paradise s'endort dans mes bras.




Je la serre dans mes bras. Je pleure de toute les larmes de mon corps. Ma petite-amie me demande comment et pourquoi. "Over...dose", j'ai du mal à articuler.




"... après autopsie du corps, le médecin légiste confirme un décès par overdose... Non assistance à personne en danger... Découverte de drogue dure à votre domicile...."  

Je me défends sans avocat. Grâce au ciel, mon entraînement à l'oral pour ma thèse et mes années de dissertation, de commentaires de texte, de synthèse, d'analyse d'oeuvres littéraires me sont d'un grand secours. Le juge me condamne à six mois ferme. Le père de ma soeur d'alliance me promet qu'il me fera la peau à ma sortie. 




Cette nuit je suis mort de froid. Dans ma cellule, je me recroqueville sous la couverture. C'est le huitième qui vient me rendre visite. "Comme ça tu as prostitué ta demi-soeur et tu l'as droguée aussi? On sait tout ici. Son père nous a passé le message. Tu as de la chance, parce qu'il te veut en vie! Tu sais qu'il t'attend quand tu ressortiras dans deux mois!"




J'appelle ma petite-amie. Elle est de plus en plus distante. Nous avons rendez-vous pour fêter notre première année de rencontre. Je lui offre une bague.


"Un an! Tu me crois toi? C'est la première fois que je sors avec un type pendant si longtemps sans même qu'il m'ait fait l'amour une seule fois! Tu ne serais pas du genre pas-avant-le-mariage?"

Là-dessus nous nous éclatons de rire. "Tu comprends... avec cette histoire pénible...

- Je comprends bien. La première fois que tu vois une femme nue, c'est pendant son viol... Pardon... je ne voulais pas te blesser...

- On rentre?"


Ce soir, je veux passer le cap. Affronter ma peur. Lui montrer que son petit Gaffiot n'est pas que le spécialiste des langues mortes.


On arrive chez moi... Dans la cage d'escalier je la prends d'assaut. "Hum! Méfie-toi mon petit Gaffiot, je vais te faire perdre ton latin!"


Elle me prend par la main pour qu'on fasse ça dans ma piole. Je cherche les clefs dans ma poche. Je les ressors tant bien que mal. Il faut dire qu'il y a du monde aujourd'hui dans mon pantalon... C'est la première fois qu'une femme me fait cet effet-là. Je me promets que je lui ferai l'amour avec douceur, respect, prendre le temps qu'elle... "Tourne la clef, vite, ça fait un an que j'ai envie de baiser avec toi!"

La porte s'ouvre. Elle me pousse dans la pièce. C'est une furie. Je commence à m'inquiéter. La peur se réveille. "Alors, il est où l'étalon plein de fougue?"


Je place mon index sur ses lèvres qui s'apprêtent à s'élancer vers ma bouche. Je fronce les sourcils. Dans le visage de ma petite-amie, je vois se déformer celui de ma soeur d'alliance.

"C'est normal que la lumière de ta salle-de-bain soit allumée?" Me dit-elle intriguée. Je m'approche de la salle-de-bain. Je découvre son corps, à côté une seringue. Un élastique autour du bras. Des bleus sillonnent sa peau jaunie.




"Ils me font l'amour tous les soirs!" La voix de ma petite soeur d'Alliance résonne en silence dans ma tête, tandis qu'ils viennent les uns après les autres me rendre visite. Ils me surnomment leur Paradise. Chaque fois que l'un d'eux me souffle dans la nuque ce mot, mon coeur se noue, leur violence se fait de plus en plus lointaine, je m'y suis habitué, quatre, sept fois par jour, ils m'abandonnent ensuite comme s'il ne s'est rien passé, me laissant chaque fois avec mon remord. Le dernier jour arrive. Je suis libre.



J'appelle ma petite-amie. On prend un café. Elle m'annonce qu'elle est enceinte. Je comprends pourquoi elle a tenu un an avec moi en réussissant à patienter.

"Je me suis mariée la semaine dernière." Lâche-t'elle joyeuse.

Je la regarde, les yeux égarés. "Qu'est-ce qu'ils t'ont fait en prison? Tu as maigri?"

   

Je suis maigre. Cette nuit, je suis mort de froid. J'écrase ma petite boîte d'allumette... histoire de serrer mon poing. C'est douloureux. Dedans, mon trésor. Un élixir d'humanité. Mon ex-petite-amie sort du tabac-presse. Avec un landeau. Il y a l'heureux papa juste à côté. Je la regarde. Elle n'a pas changé. Mes yeux se remplissent de lueur. Son homme tourne son regard vers moi. Puis poursuit sa route, emportant tendrement sa petite famille.

J'essaie de bouger mes doigts. Cette nuit le mistral souffle fort.



A ma sortie de prison, je trouve un foyer de jeunes travailleurs. J'apprends que le père de ma soeur d'alliance s'est suicidé. Je ne veux plus voir ma mère.


Je frôle des femmes. Je suis comme un fantôme quand je passe à côté de l'une d'elles.


Je trouve un travail saisonnier. 

Je ne suis plus capable de lire un seul livre. Le premier livre que j'essaie d'ouvrir me ramène le souvenir de la prison, son enfer. Ouvrir un seul livre, comme je le faisais dans ma cellule, et je me retourne immédiatement comme si... il en arrivait un.



Au boulot, je ne suis pas dans mon corps. Je m'absente de longues minutes avec Paradise. Mon chef me surprend avec les yeux égarés. Je m'absente. On me vire.


Quand je rentre chez moi, je n'ai qu'une obsession, retrouver Paradise. Je commande des fringues, toutes celles qui ressemblent à celles que porte ma soeur d'Alliance.



Je ne travaille presque plus. Je me promène des heures entières dans les quartiers que ma petite émo-gothy-girl squatte. Sans m'en rendre compte, je fréquente des gens de la nuit. Je ne sors que la nuit d'ailleurs.


C'est un ancien détenu que je croise au détour d'une avenue qui me fait franchir le cap. Je le connais bien. Il n'est pas le plus doux, mais il ne fait pas partie des plus vicieux de mon séjour en tolle. Il m'invite à boire une bière chez lui. Je sais ce qu'il attend. Et je le lui donne.


Je prends l'habitude d'aller chez lui. J'emmène la garde-robe que je me suis confectionné en souvenir de ma soeur d'alliance. Paradise est dans mon sac.



"J'ai envie que tu portes cette robe, Paradise!" Me dit-il un soir.


Je ne peux plus payer mon loyer. Mon proprio me vire. Je squatte chez mon copain ex-détenu. On manque d'argent. Il n'aime pas le travail. Paradise se promène souvent habillée comme une créature gothique, pour hanter les hommes égarés. Certains d'entre eux osent.



Une nuit, j'entends deux hommes discuter. "Eh Rocco la frite, mate-ça!" Ils s'approchent de moi. "Mais c'est qu'on dirait notre poupée de Paradise!" Comme au bon vieux temps, tous les trois, on veut refaire la tribu des Vampires Paradise. "Où t'avais disparu poupée? On te croyait morte depuis tout ce temps-là!"

Rocco la frite attrape le bras de son pote. "C'est pas elle! Regarde, c'est un trav!"

Ils éclatent de rire.


"Vous montez dans ma piole mes chéris?" Ils ont envie de s'amuser un peu. On monte tous les trois.




Je serre du peu de force qu'il me reste, la boîte d'allumettes. Le mistral se faufile jusqu'en dans mes os. Comme autant de coups de couteaux.




Dans la presse, on apprend le meurtre de deux hommes. Au total, 87 coups de couteaux.

Mon copain l'ex-détenu est accusé. Curieusement, dans le journal je lis qu'il a tout avoué.


Sur l'oreiller, nous nous étions confiés l'un à l'autre. Il sait toute l'histoire. Pourtant c'est lui qui a reconnu avoir assassiné les deux violeurs de ma soeur d'alliance. Pourquoi fait-il ça?


Son appartement est vendu. Je traîne dans les rues, revêtu de plusieurs couches de Paradise sur ma peau.



Je passe un hiver tant bien que mal. Le SAMU m'a ramassé deux fois. Paradise me hante.  Certains clients la font revivre quand ils m'invitent au mieux à boire un verre chez eux. L'année passe. Le deuxième hiver est plus rude.



Le mistral souffle fort, plongeant le mois de décembre dans un monde illusoire où mon coeur gelé ne cesse de battre pour Paradise. C'est ma Bien-Aimée. L'Amour que je n'ai pas été capable de défendre. Elle est venue prendre refuge chez moi, je l'aime en silence, je ne me suis pas pas rendu compte, ma petite-amie de l'époque m'a détourné de son coeur qui me réclamait, et qui me réclame encore.



Nous sommes le 21 décembre 2012. Ce soir, on m'oublie. Aucun agent, aucun badaud pense appeler les secours. Dans la rue, sur ma couche de cinq cartons, dont l'un d'eux sert à emballer un chauffage électrique, je ne ressens même plus mon corps. Je ne sais même pas si je respire encore. Je me sens bien. Paradise est libérée. De la voix lactée, entre les lampadaires et les platanes qui perdent leurs dernières feuilles mortes, une pluie étincelante tourbillone jusqu'à mon corps.

Dans le journal, ils écrivent que cette nuit je suis mort de froid.


Cette nuit je suis mort de froid. En vérité, un soleil grandit et en son centre, Paradise me sourit. Elle est blanche, ça la change de ses couleurs émo-gothiques! Son visage est resplendissant. Elle me tend la main. Je n'ai plus peur de ce trou de lumière qui rayonne dans ma nuit.


Ils disent aujourd'hui que cette nuit je suis mort de froid.


En vérité, cette nuit je suis né de la Lumière.  

   




Le texte "Cette nuit je suis mort de froid" est une fiction - Toute ressemblance avec des personnes et/ou des faits ayant existé n'est que pure coïncidence. Récit écrit dans la nuit du 29 au 30 novembre 2012 par un fort mistral. Publié pour la première fois le 30/11/2012. Frédéric Zarod - Avignon, Provence.


   
sdf hiver nuits deces gele appeler les secours danger morte squatte foyer froide overdose ambulance clochard mère femme violeurs
       

Commenter cet article

Laret 30/11/2012 11:23


Quel récit!!Il y fait si froid,alors que nous on a chaud....Bonne journée,Jean-Pierre.

Fred Milongeroz 30/11/2012 17:27