Nous les femmes

Publié le par Violette

 

Nous les femmes... du tango

 

Vous les hommes du tango argentin en France, vous n'aimez pas toujours quand une danseuse vous invite. Nous les femmes, assises sur nos chaises, les jambes croisées, n'attendons pas vraiment le prince charmant. Nous n'avons plus forcément l'âge d'y croire. Nous nous fatiguons plus vite que vous, les tangueros, parce que danser sur des talons hauts pendant plusieurs heures, ce n'est pas une mince affaire. Bien sûr, c'est une question d'habitude, mais nos petits pieds cambrés sont davantage mis à l'épreuve. Nous les femmes du tango, nous avons ainsi moins d'équilibre que vous les mecs qui êtes à plat. Notre surface d'appui n'est réduite qu'à nos orteils et notre talon aiguille, c'est un peu comme se retrouver sur des patins à glace, voyez-vous?

Nous les femmes de la milonga, quand nous osons inviter un homme, parce que nous en avons parfois marre de rester assises pendant deux, trois, puis quatre, parfois cinq tandas, ou plus, nous faut-il encore choisir le danseur qui n'est pas trop macho; car certains milongueros refusent catégoriquement qu'une danseuse les invite. Nous les reines du bal, nous aimons être invitées; ça fait partie du jeu: l'homme propose, la femme dispose.

 

Vous les femmes du tango, je vous envie

 

Nous les femmes qui dansons, nous ne sommes pas toutes sur un même pied d'égalité, je ne parle pas de taille, ni de poids. Vous les femmes naturelles, les vraies femmes, vous êtes invitées, sauf si vous faîtes vraiment la gueule, et même si parfois certaines d'entre vous n'êtes pas souvent invitées, vous l'êtes quand même, oui, vous l'êtes... C'est plus difficile pour moi, la femme d'un autre genre.

Mes journées hivernales sont plus tristes à vivre, et à Avignon, on ne peut pas dire que le tango queer est développé. Alors je fais mes webcams sur mon réseau tango social préféré, des vidéos en direct, pour exprimer ma féminité, ou bien j'écris dans mon journal. Des femmes me guident parfois. Vous les hommes, vous n'aimez pas danser avec un travesti. Je danse toute seule, avec mon mur, car ne suis-je pas ainsi mise au pied du mur? Je m'entraine, d'arrache-pied, telle une esclave soumise au huit, au huit avant, au huit arrière, avec assiduité, je bosse ma technique de femme transgenre, mes fioritures, ma musicalité, et je vais jusqu'à me laisser influencer par la danse contemporaine, par la danse du ventre, par la danse arabo-andalouse, ou encore la danse indienne, parce que certaines figures du tango argentin n'ont pas de sens ou sont carrément impossibles à reproduire lorsqu'on danse toute seule. Prenez l'exemple de la marche croisée et de la marche parallèle, un tango à quatre pattes, ça marche, mais ça ne peut plus exister avec seulement une paire de jambes, même si mes jambes sont fines et bien épilées. Comprenez-vous, vous les femmes et les hommes hétéros de nos milongas françaises?

 

Nous les femmes du troisième genre...

 

Nous les femmes transgenres, nous nous sentons plus ou moins obligées de nous faire hormoner, sinon nous ne sommes pas crédibles aux yeux de la société. La société reste assez binaire. Moi, la femme trans qui n'est pas sous Androcur, ni sous oestrogènes, je suis vue comme une travestie, parce qu'une travestie, c'est une femme transgenre qui ne peut pas ou ne veut pas entreprendre ce long et difficile parcours qu'est le traitement hormonal de substitution qui féminise le corps, rend mature les glandes mammaires, puis fait pousser les seins, répartit les graisses comme celle d'une femme "biologique", atrophie les testicules et diminue fortement les érections, que ces dernières soient matinales ou conjugales...

 

Nous les reines de la danse, nous ne sommes pas toutes des râleuses!

 

Nous les femmes, les reines du bal, nous ne nous plaignons pas souvent, certaines d'entre nous repartent avec les larmes aux yeux, discrètement, parce qu'elles n'ont pas été invitées une seule fois. Nous sommes les oubliées de la milonga, nous les femmes que personne invite. Cela m'est arrivée à plusieurs reprises, comme l'été dernier à Aubais ou à Nîmes. Pas un seul tanguero ne m'a fait danser. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'avais arrêté d'aller au bal, récemment, pendant quatre mois. A ce propos, je vous renvoie à mon très beau discours improvisé, un coup de gueule émouvant, que j'ai prononcé en direct sur un réseau social.

Moi la travestie du tango rioplatense dans le sud-est de la France, je n'ose pas inviter les danseurs: si j'étais une vraie femme, je le ferais; mais comment prévoir la réaction des hommes, en tout cas de certains hommes, pour qui déjà la présence d'un homosexuel efféminé qui s'habille en femme pour venir danser le tango est déjà une chose qui les dépasse, les éprouve, les énerve ou les perturbe gravement?

Oui, moi la femme d'un genre particulier, je suis une râleuse, une pleurnicheuse: mais ai-je à me plaindre tant que ça, finalement? Pas plus tard que dimanche dernier, je suis allée dans une superbe milonga organisée à Avignon, intra-muros, non loin du palais des papes. Cinq garçons m'ont invitée. Mes heures hivernales se sont revêtues d'une couleur chaude, celle des gens heureux, plus besoin de danser toute seule avec un des piliers de la piste de danse, ou contre le bar, en guise de barre classique, plus besoin de m'étendre avec des mouvements de danse contemporaine, de me déhancher telle une princesse de la danse du ventre, je pouvais enfin apprécier d'être dans un abrazo, cerrado, collée, serrée, dans les bras d'un danseur, pour exprimer toute ma féminité. C'était bien, même si... j'en voulais encore, et encore, et encore!

Avignon, mercredi 28 février 2018

Publié dans Tango Mon Amour

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