Rêve gothique d'un abrazo de braises

Publié le par Lady Plume

Rêve gothique d'un abrazo de braises

Rêve gothique d'un abrazo de braises

 

Mon rêve gothique est une danse, j'ai rêvé d'un abrazo de braises. Pourquoi les hommes ne comprennent-ils pas que je suis femme, offerte à la reine des danses, qu'entre le rouge et le noir, j'ai le coeur au tango, juste le besoin d'être enlacée, que mon sang devienne victorien au fur et à mesure de l'étreinte, qu'ils se retiennent de me désirer, les baisers viendront après, ou jamais, savent-ils seulement que le câlin qui les précède est le plus doux des parfums, le dessert succulent dont l'homme devrait se contenter, la caresse la plus douce à leur âme, qui se suffit à elle-même, un enlacement qui porte toutes les fins du monde, la bise effarouchée qui donne rendez-vous à l'éternel recommencement de l'abrazo?

 

Je suis une lady sujette aux énormes envies de câlins, l'abrazo est une bénédiction pour la technicienne vulnérable, blottie contre une chemise noire, mon rouge aux lèvres, une bouche de feu et de flammes qui effleure un visage impassible, la chaleur d'un souffle amoureux pour dire simplement que je suis affectueuse, pour que les bras m'étreignent avec de la douceur, qu'ils ne prennent pas mon rêve gothique pour une promesse, car je n'ai rien d'autre à donner que mon instant présent, mon enlacement.

 

Mes secrets de femme resteront tapis à l'ombre des plis de ma robe, et les dentelles de mon coeur, oui, pour recouvrir celui des valentins égarés, sont une caresse méritée, je panse parfois les coeurs déchirés, écorchés, et je n'ai à leur égard, que la pensée d'une étreinte qui apaise sur un tango, qu'une tristesse partagée, une pincée de songes pour noyer notre solitude commune, une vague nostalgie de nos amours déçues, quelques souffrances encore scellées à nos chairs.

C'est bien connu, le bal est un embrasement des sens, un brassage des émotions. Mais j'ai besoin de la milonga pour me confronter à ce que je suis et ce que je ne suis pas. Le tango concentre toutes mes contradictions en un seul lieu. Me voici nue sous les vêtements lorsque je n'ose pas encore affronter ma propre vérité cernée par tous les mensonges que j'ai tissés autour de mon coeur d'orpheline désobligeante et de tanguera désabusée. 

 

Rêve gothique d'un abrazo de braises

 

Dans mes rêves, je suis une danseuse gothique jusqu'au bout des ongles, pourpre est la morale de mon tango, aller jusqu'à mon extrêmité, ambitieuse au fond de mes fantasmes de tanguera, une lady sans concessions avec les facilités que l'esprit grégaire déverse sur nos âmes influençables, promptement corrompues par le monde des apparences, des âmes fourvoyées par le désir de plaire, de paraître, de ne pas décevoir, des âmes prostituées en rouge et noir aux commodités qui se sont étalées sur les grandes routes qu'empruntent la paresse, la médisance et les faux semblants.

Ma vie ascétique de femme du tango est soumise encore à l'abrazo de mes danseurs, endurer les pires étreintes, vivre les câlins les plus âpres, parfois ceux qui me rudoient, dans la noirceur de certaines intentions, gothique est ma démarche sur des talons hauts, la cuisse féline, me faire enlacer au point de non retour, en rougir jusqu'à devenir écarlate, comment savoir autrement ce que je ne veux plus vivre en tant que danseuse?

Refuser tous les baisers, fondre dans le brasier de la milonga, tenir tête aux évidences d'une drague-bateau, d'une flatterie qui me conduira dans le lit d'un opportuniste, d'un mauvais bon danseur, d'un vampire, un de ceux qui donnent des cours de tango au beau milieu du parquet flottant tandis qu'ils ne savent même pas marcher, pire, se tenir debout.

 

Gothique est ce rêve qui veut relier le ciel à la terre, quitte à me faire écarteler entre la technique et la musicalité, de mes chairs rougies, de ma peau tendue, je serai une reliance effrontée devant les hommes qui veulent m'acculer aux extrémités et impasses de leur danse, je deviendrai une nouvelle terre pour la tradition de la rose mystique, verserai mon sang sur les nobles cendres d'un tango toujours en train de naître et de renaître encore, qu'ils essaient de réduire à des silhouettes approximatives, des contre-façons, qu'ils veulent encore figer - ainsi fit la femme de Loth, changée en statue de sel, tandis qu'elle se retournait pour regarder Sodome et Gomorrhe sous le soufre et le feu.

Je me refuse de réinventer la roue: serai le cerceau, un berceau de Lune, leur cercle de lumière dans leurs ténèbres de marcheurs égarés. Tournerai autour de leur axe magnifié, fourreau de leur glaive, ferai des O, ronds de jambe et des manières, des tours. Ou prendrai la tangeante. 

 

Serai leur gargouille, grimaçante, sorcière aux pleurs inlassables dans l'abrazo de l'Inquisition, frappant du talon, gesticulante pour échapper aux étreintes les plus viriles, fuir la scène des âmes noires, rougies par la fierté, saigner à tant marcher, gémir à force de reculer devant leur torse, mes pieds qui s'enflamment sur la braise du ballroom, renoncer au plaisir, à cette distraction noircie au charbon, quitter le câlin, et les décevoir, refusant encore de me servir de mes cavaliers comme d'un porte-manteau, d'un déambulatoire, éructer sur leur séduction pitoyable pour garder mon autonomie, femme gothique, fragile, rebelle, en quête de dépendance, aux besoins insatiables de découvrir de nouvelles chambres d'hôtel, de remplir leur garçonnière, me priver de tous les plaisirs illusoires, que l'on me séquestre au couvent, qu'on me condamne à la chasteté, jusqu'à ce que j'apprenne à trier le bon grain de l'ivraie, qu'est-ce l'amour des hommes, ou me jeter dans mes propres retranchements, trouver la goutte d'eau en plein Sahara, découvrir le plaisir précieux, rare, dans le travail éprouvant de l'équilibre, du pivot, du pas, sans cesse me remettre sur le métier à tisser, mille fois, dix mille fois, me livrer au maître et à l'étalon, être un ouvrage enfermé à clef, m'interdire la confusion dans laquelle mon corps de souffrance me noie, réussir à être femme sans jamais obtempérer avec l'étreinte mensongère, l'enlacement grisâtre du donneur de leçons ou du maestro de pacotilles, esquiver la fumisterie qui n'a pas sa place parmi les échos d'une de ces cathédrales gothiques qui appellent au silence de Dieu, aux divines vérités du bon sens, aux beautés indéniables du Mystère... Tel est mon rêve gothique d'un abrazo de braises.

 

Avignon, le 14 février 2016

Rêve gothique d'un abrazo de braises

Rêve gothique d'un abrazo de braises - Lady Plume

Publié dans Lady Plume, Mes vidéos

Commenter cet article