Tango argentin ou Argentine tango?

Publié le par Frédéric Zarod

Tango rioplatense, deux tangos?

Tango rioplatense, deux tangos?

 
 

Outre le fait qu'il se passe d'un pas de base spécifique, le tango rioplatense (du Rio de la Plata) se veut contradictoire : à l'évidence, le tango venu de l'Argentine et de l'Uruguay se distingue de toutes les autres danses de couple, danses dites de société, fox trot, valse anglaise,  paso doble, quick step, et compagnie, par sa marche, son improvisation, mais on aurait tendance à l'enseigner comme on enseigne les autres danses : par des figures. Salida en marche parallèle ou croisée, avec son croisé de la danseuse, croisé systématique au fameux 5 de la salida, carré, baldosa, séquence milonga traspie, volcada, colgada, promenade américaine, etc...
 
Pourrait-on imaginer un professeur de tango argentin qui propose simplement des cours de marche, de pivot, de réveil des muscles internes, ainsi que de connexion, de relaxation du buste, d'axe et de transfert de poids? Fait-on cela dans les autres danses?

On imagine fort bien les élèves prendre la fuite en criant : "Moi je veux du tango argentin, pas de la gymnastique ou de l'ergonomie, ou du yoga des postures!" (ouvrir dans une nouvelle fenêtre)

 
Voilà que parler tango argentin c'est déjà parler plusieurs langues, ou annoncer qu'il existe deux tangos argentins!  

Le tango marché, le "vrai"? L'improvisé, celui de bal, où tout est possible sans que rien ne soit prévu à l'avance?
 
Et le tango fantasia, figuré, chorégraphié - autrement dit appris par coeur?
 
Double tango? Le tango populaire dansé en milonga, à Buenos Aires et dans les autres capitales du monde, un tango d'improvisation. Et le tango de scène, le show, tout en chorégraphie. Deux tangos, deux catégories, tel que le propose le festival des tangos au Mundial annuel à Bs As: le tango de piste (de salon) et le tango de scène (fantasia, "escenario")?

Y aurait-il donc un tango du Rio de la Plata qui se crée dans l'instant présent, et disparaît l'instant d'après, un tango du "ici et maintenant", qui surgit de deux corps en harmonie, en parfaite connexion, sans aucune attente, seulement la patience de n'être rien d'autre que deux corps dilués dans un faisceau d'énergie qui s'enroule autour d'un arbre aux milles sonorités?

 
Ainsi qu'un tango argentin qui prévoit tout, et ne laisse aucune place à la surprise, si ce n'est celle de l'ordre dans lequel les figures vont être énumérées par une récitation corporelle?


 
Un tango où la cavalière n'a aucunement besoin d'apprendre de figures par coeur puisqu'elle demeure à l'écoute immuable de son propre corps de femme et de celui d'un partenaire qui transmet des informations sous forme d'une énergie qui circule d'un appui à l'autre, en passant par le corps de chacun, communiquée par le contact subtil de l'abrazo qui prend mille et une formes?

 
   
Et l'autre, un tango argentin où chaque pas est classé, où chaque croisé, crochet, envolée de jambe, rassemblé de pied, pivot, est inscrit dans un catalogue qui ne laisse aucune place au hasard?
 
Un tango chaque fois nouveau (ou "nuevo"!) qui jaillit avec magie d'une musique? Et un tango copié-collé quelle que soit cette musique?

Existe-t'il un tango pour la masse, et un tango "initiatique"?
 
 
Le tango a le mérite d'être argentin. Ici, nous sommes bien d'accord sur le fait qu'il existe bel et bien un seul tango... argentin ou rioplatense. Il a bien de la chance ce tango-là, à côté d'une salsa cubaine et d'une salsa portoricaine!
 
Malheureusement, qu'il soit argentin, urugayen ou chilien, le tango se divise encore : toujours en deux, parce que la dichotomie, la dualité, les deux extrêmes, le noir et le blanc, c'est un langage binaire qui rassure l'être humain!
 
Du coup, l'on oublie toujours dans nos querelles tango ouvert/tango fermé sur facebook, d'aborder le tango "Elegancia y compas" dont fait partie le tango de l'école d'urquiza, avec un abrazo constant.

  
A cela, s'ajoute la confrontation tango traditionnel et tango "nuevo" - une confrontation qui semblerait assez absurde, puisque le tango reste du tango... argentin! Le style peut changer, mais de là, à dire qu'il y a un tango nuevo? Oui, il y a le nuevo tango, sur le plan musical, celui d'Astor Piazzolla.
 
 

L'illusion musicale : danser un tango sur de l'électro, de l'alternatif, du moderne, ça ne peut à la rigueur qu'alimenter la guerre des générations : les "vieux" tradionnalistes contre les "jeunes" nuevos?

Le tango, qu'il soit contemporain ou traditionnel, demeure le tango... argentin!


L'abrazo qui diffère? Un tango ouvert et un tango fermé?

Il y a des styles plus ou moins fermés, et des styles ouverts, du milonguero au soi-disant "nuevo". Mais cela reste des styles... Je préfère, quant à moi, parler des trois structures principales de l'abrazo, l'ouvert (tango libre), le semi-fermé (dont l'Urquiza) et l'abrazo fermé (le cerrado du milonguero, parfois exagerado), trois structures qui ont l'air d'exister depuis la naissance du tango rioplatense, d'ailleurs...
 

Dans un tango, on peut passer dix fois de l'ouvert au fermé, et vice-versa, que ce soit sur du Di Sarli ou du Gotan Project! Ou encore prendre plaisir à choisir au début d'une tanda son abrazo, et rester dans la constance stricte de cet abrazo.
 
La légende veut que le tango soit né du combat de deux hommes pour une belle brune qui était prête à décroiser ses jambes pour le vainqueur: deux hommes qu'on attachait par un poignet... et qui tenaient en l'autre main, un couteau! Imaginez la drôle de danse... de couple! Pouvait-on dans cette circonstance légendaire parler plutôt d'un tango fermé ou plutôt d'un tango ouvert? Je vous laisse expérimenter qui des deux tangos - ouvert ou fermé - est apparu en premier....



Je crois surtout qu'en tango argentin, il faut travailler ses arpèges! 
 
La marche, avec son pas avant, arrière, latéral.

L'axe (vaste programme aussi bien bio-mécanique qu'ostéopathique! qui remet en question la posture, ses habitudes et donc la déformation d'un corps soumis à son propre passé).
 
La connexion (toute une alchimie qui commence avec la compréhension du fonctionnement de son propre corps jusqu'à la gestion de ses émotions...en s'étendant au langage corporel).
 

L'étude de la jambe libre. Si l'une consiste à porter tout le poids du corps, à transmettre l'énergie du sol et son retour, l'autre jambe, elle, se prépare à prendre la relève : quand, comment, et selon quelles lois mystérieuses?

 
 
Le pivot - arrière, avant, contrarié. Quand on ne marche pas, on pivote? Le pivot est aussi l'élément essentiel, sans lequel les bals - milongas - seraient des routes droites qui feraient le tour du monde!


Le tour. Parlons-en! Qui n'est rien d'autre qu'une marche (des pas avant, arrière, côté) que l'on encercle, que l'on enroule, à qui l'on donne des courbes, des arabesques qui feront les dessins éphémères d'une piste de danse.
 


Les modulations courantes: gancho, boleo, barrida, saccada, volcada, enrosque... Figures? Ou contrariété d'un corps soumis à quelque perte d'équilibre ou quelque émotion qui pourrait sourdre d'un tanguero ou d'une tanguera sous l'effet secondaire d'une musique qui nous charme, nous enivre? ou nous perturbe? Dont on en a fait des embellissements, des adornos?
 
Y a t-il un tango qui nous enivre, et un autre qui nous saoule!?
 

 
Deux tangos... un tango d'Argentine, de Buenos Aires. Et un tango d'exportation?
 
 
Deux. Un qui s'étudie pendant des années, jusqu'à la fin de sa vie; l'autre, qui n'est que rencontre d'un soir, un divertissement?
 
 
Un tango échangiste. Pour ceux et celles qui essaient tous les partenaires, qui ont soif de s'enrichir de mille façons de danser le tango rioplatense.
 
Un tango de couple : celui qui ne veut pas se détacher; qui rassure, qui a ses habitudes, ses secrets, ses défauts. Sa complicité. Sa tendresse.
 
   
Voilà qu'entre deux tangos, j'ai envie d'en insérer un troisième. Celui qui oscille entre les deux extrêmes. Celui qui se cherche. Le tango qui va du pôle nord au pôle sud. De l'imprévu à l'organisé. De l'organique au numérisé. Rencontre avec le troisième type. Qui se veut chorégraphié pour certaines nécessités; qui se veut improvisé pour se détacher des images d'épinal. Un tango qui d'ailleurs ne sait plus vraiment s'il est figuré ou surpris à chaque pas!
 
Deux tangos. Le tien, le mien. Le leur, le nôtre. Puis le troisième, la rencontre des précédents. Confrontation ou enrichissement?
 
 
Deux tangos. Celui de l'homme et celui de la femme? Un tango féministe et un tango de macho?
 
Un tango argentin au service de la "guerre des sexes"?
Quand on sait que 1 + 1 = 3, le tango se veut sexué ou hétéronormé, parce qu'il enfante mille tangos. Qu'il soit d'un extrême ou de l'autre, rouge ou noir, il est un cercle dansant : yin et yang, les inséparables.
 

Et si j'en viens à parler de la rivalité homme/femme, c'est parce que je viens de m'apercevoir qu'il existe encore deux tangos; et oui, encore deux!
 
Le tango qui est " l'expression verticale d'un désir horizontal ".
Et un tango qui se veut une élévation spirituelle de l'être humain.
 
Deux tangos: le tango traditionnaliste de la cutlure hétéronormée, et le tango queer où deux hommes peuvent danser ensemble, où deux femmes peuvent danser ensemble sans craindre le regard extérieur, où la femme peut guider un homme, un abrazo dans lequel le cavalier ou la cavalière devient le leadership dancer, et la personne guidée, le follower dancer?
 
 
Deux. Un tango qui se vit. L'autre qui s'intellectualise? Une addiction, une thérapie? (ouvrir encore une nouvelle fenêtre si vous n'êtes toujours pas atteint de trouble mental à ce stade de mon texte!)
 
Deux tangos. Un pour se battre. Un pour se réconcilier? Un pour nous aimer, un pour nous détester? Un abrazo sur les braises du ballroom, l'autre comme un coeur sous la banquise? (cf mes tags Poésie Bailando & CoLabArt, une collaboration en laboratoire artistique - dans la colonne du menu, sur votre droite)
 
 
Un tango, comme reflet de notre vie sur terre. Le deuxième : un refuge, un rêve insaisissable? Une danse pour exprimer notre désir, et une danse qui fait peur?
 
 
Une danse sensuelle pour le couple, un tango solo pour le célibataire en quête de perfection, dont la curiosité n'a d'égal que sa passion et son amour pour le tango des berges du Rio de la Plata?
 
 
En troisième ressort, je m'égare à dire qu'il n'y a rien de plus absurde et de plus étrange que le tango... argentin.
 
L'absurdité de nos existences? Un étrange manège qui ne cessera donc jamais? Un tango rioplatense pour les reines du bal?
 

Université Populaire du Tango, Aix/Marseille, le 8 août 2011
 

A lire si mon article ne vous a pas coupé en deux morceaux tangos:
 
Une danse de couple, une danse latine, une belle aventure bailando à 2! Mon texte est prévu pour un partage sur votre réseau tango social préféré - Abrazo fuerte

Une danse de couple, une danse latine, une belle aventure bailando à 2! Mon texte est prévu pour un partage sur votre réseau tango social préféré - Abrazo fuerte

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Tekla 26/11/2011 21:37

Un texte qui réveille le désir de danser... le tango...
La vie est tellement courte, le monde si vaste...
Danser, oui! Quelle autre manière de célébrer?

Fred Milongeroz 27/11/2011 02:14



Dansons!