Le tango est un orgasme

Publié le par Lady Plume

L'orgasme du tango argentin

L'orgasme du tango argentin

 

Entre les orages et les orgasmes du tango argentin, ma petite addiction thérapeutique, je la vis en France, ma culture orgasmique de la danse du Rio de la Plata tient à la fois:

- des secousses cosmiques de mes premiers tangos musettes et danses de couple, qui m'ont fait descendre le rythme dans la peau (le thé dansant en France est la meilleure école pour apprendre la musicalité); 

- de ma langue française dont un "argentin de Carcassonne" m'a transmis d'une manière mélodieuse, si poétique, la passion, la folie,

- et des premières passerelles culturelles, musicales et folkloriques de Buenos Aires et d'ailleurs, milonga après milonga, qui ont fait naître dans le coeur de Lady Plume, le fantasme d'un tango rioplatense qui se vit en mode addictif sous thérapie sismique, en création perpétuelle sur des musiques argentines, sud-américaines, où je trouve mon équilibre affectif entre chaque pas et pivot, des amours de circonstances, où mon lien social s'est noué autour du talon-aiguille par une spirale tantrique, pour ne pas dire... mystique!

Car pour la tanguera française qu'est Lady Plume, avant d'être culturel, le tango est tantrique.

 

Il est un orgasme divinement félin qui n'en finit pas de faire et de défaire des couples éphémères, pour chaque milonga une nouvelle vague de plaisirs, qui vient s'accumuler aux précédentes ardeurs paroxysmiques, une extase, au milieu d'une pensée triste qui se danse et se déchire avec le geste suprême de l'abandon, une danse remplie d'un mysticisme de la volupté, un moteur de sensualité, source végétale et minérale dont mon féminin sacré se nourrit, avec cette grâce animale, le ronronnement d'une chatte, les soubressauts d'une tigresse, passion dévorante qui, telles les vagues de la mer, ne se lasse jamais d'effacer sous mes talons aiguilles de danseuse, les adornos que je laisse traîner si amoureusement sur les parquets flottants des milongas du sud de la France.

Ma culture urbaine du tango et ma pratique féminine du ocho cortado me livrent à une nouvelle existence alternative, aux espaces pluriels et aux baisers indicibles, l'intimité d'un studio où l'abrazo me rend coquine, la fraternité d'un club et son champagne qui coule à flot, la candeur d'un patio aux guéridons fleuris de roses pourpres autour desquelles trônent des feuilles séchées de yerba mate, le rencard du bal en plein-air sous le voyeurisme des badauds, l'expérience charnelle d'un labo-tango en guise de préliminaires...

Voici que Roberto Firpo introduit le piano, oh! Tous ces doigts sur mon corps de tanguera, ma peau frémit! Mon coeur se trouve déchiré entre un Gardel, un Vasquez, un Rivero, un Montero, un Goyeneche, un Larmaque et un Melingo; ma jupe se soulève dans la lumière tamisée d'un ballroom, j'en perds ma technique de femme, ceinte et portée, je suffoque, je rougis, les bandonéons de Juan D'Arienzo gonflent ma cage thoracique, qu'importe ce que les gens disent de moi si je vais jusqu'à offrir mon décolleté aux caresses suaves de la voix d'une Tita Merello.

 

Je cultive mon orgasme du tango, de ce bal de minuit sur un vieux port, à l'apéro-milonguita près d'un lac qui soupire au fond d'une vallée, je n'arrête pas de gémir, car mon abrazo cerrado de lady est un gémissement éternel, un cri du coeur que font sourdre un Laurenz, un Canaro, un Tanturi, un Donato, une tipica Victor, un Di Sarli, un Lomuto, un Pugliese, un Piazzolla, un Otros Aires, pire, un Bajofundo et son Tango Club qui m'entraîne dans l'underground bailando, pour corrompre mon abrazo, arracher mes dernières vertus de tanguera candide, me faire cambrer dans les bras d'un débutant prétentieux, ou d'un petit nuevo tout timide et fraîchement débarqué du Sarmiento, afin que je revienne, honteuse, me blottir contre les épaules d'un milonguero chevronné, glisser sur le pecho des baroudeurs de piste qui me ramènent, comme on ramène les femmes infidèles, les filles impertinentes, dans la milonga traditionnelle, sous la baguette des chefs d'orquestre qui font autorité depuis plus d'un siècle, un Biagi, un Di Sarli, un D'Arienzo, un Basso, un D'Agostino, un Troïlo, un Fresedo, un De Angelis...

 

Ma vision fantasmatique du tango argentin s'incarne dans un tantra que mes cavaliers ne parviennent pas à brider. Je suis une partenaire difficile à expérimenter, incapable de s'adapter à la société autrement qu'en offrant son coeur aux jouissances délirantes des possédés du tango.

Mais entre mes deux rives du Rio de la Plata, je leur en fais voir de toutes les couleurs, à mes danseurs chéris, je croise les jambes en buvant mon maté, le thé des Jésuites, agite ma chaussure à talon, fébrilement, je joue de la mirada, cachant mon regard avec l'éventail, histoire d'être très sélective, Reina, je me prends pour ce que je ne suis pas, petite princesse avec l'accent du sud, ne trouvant pas le cavalier charmant, alors je fantasme, n'est-ce pas la tête qui commande aux déclenchements de l'abrazo le plus orgastique? 

 

A défaut d'un voyage à Bs As, j'adopte sa culture sans jamais y avoir mis un seul pied: j'aime ma région, le midi de la France, je sillonne les milongas de Nîmes à Marseille, d'Aix en Provence à Avignon, qu'importe la désolation dans laquelle ma féminité me pousse, tanguera jusqu'au bout des ongles, lady couverte de tendresse et d'amour, le bal est la dernière chose que m'offre la Reine des danses pour assouvir mon fantasme de danseuse étrangère à elle-même...

 

Le tango est un orgasme

Lady Plume Tango 8

D'un tango fantasmé aux jouissances du bal

D'un tango fantasmé aux jouissances du bal

 

Je ne compte plus les orgasmes que le tango cause malgré moi.

Tanguera dans une région très chaude de la France, l'Internationale jalouse mon abrazo de soie et de velours, pour sa culture microbienne, son tangram où mon corps s'emboîte, avec spasme aux folies bergères, sur des lames de fond qui me font tanguer parfois jusqu'en d'abondantes et brûlantes larmes, dans les bras des mâles dont le roulis des muscles tour à tour m'apaise, me secoue, me réchauffe, me tance, me faisant chavirer dans les flots tendres du Tanganyika, un tango sans frontières, des torses contre lesquels, plongée sous les fragrances viriles, la petite française interdépendante de tant de manières de se blottir, d'être suspendue telle une figure de proue, clouée, accueillante, écartelée, réceptive, enivrée sous des cols musqués, éreintée par des doigts adipeux, mal élevée par-dessus les franches et grandes eaux internationales, ne cesse de traverser les jouissances masculines ou les propositions romantiques qui me condamnent à rester perchée au septième ciel.

 

Entre un tango et un maté, comme Madame Ivonne...

Entre un tango et un maté, comme Madame Ivonne...

 

Que ça tangue, asthme ou crise de nerf, que ça remue, tant de gars qui brassent tant de garces, les françaises sont des argentines qui n'ont jamais connu de gaucho. C'est dans les milongas de Paris, que les danseuses les plus aguerries m'ont matée, mirada et cabeceo obligatoires, j'ai perdu ma candeur de tanguera provinciale. Ne t'avise surtout pas d'être jalouse ou possessive en tango! On a confisqué mon tango libre, les milongueros m'ont serrée, exagerado. Ne l'ai-je pas cherché aussi?

 

En quittant Marseille Saint-Charles, je rêvais d'adornos et de boleos, de ma technique de lady, de mon coude ajusté sur le coude de mon partenaire, de mon nez aquilin qui taquine la tempe ruisselante d'un bel homme.

J'avais hâte de m'exercer à l'abrazo constant, semi-ouvert, comme le font les couples de la posture et traditionnelle du tango "Compas y Elegancia", de me soumettre au juste milieu de l'étreinte sacrée, obéissante et remplie de rigueur, serrant mes genoux, fléchie et féline, impatiente de trouver le septième ciel dans la contrainte, ce cercle mystique qui fait couler toute ma jouissance dans l'ascèse du couple tantrique à laquelle je me consacre corps et âme, en quête d'une innocence perdue, de l'équilibre subtil entre mon effronterie et ma pudeur, l'affirmation de soi et une docilité naturelle, entre mon yang et ma féminité.

 

Avec mon imagination débordante de femme qui s'extasie facilement, ainsi qu'une fierté mal dissimulée, je caressais discrètement la toile de mon sac à chaussures, une nouvelle paire Comme il faut.

Arrivée à la gare de Lyon, je me suis mise à douter de mes rêves de tanguera, et c'est une fois en milonga que, désenchantée, j'ai commencé à voir se peaufiner malgré moi une histoire d'O, oui, quand je panique, je broie du noir, j'imagine des histoires sordides, d'un orgasme de prostibulos, je me sentais si mal à l'aise ici, que je me voyais finir entre un tango et un maté comme Madame Yvonne.

 

Ô! Ce n'est sûrement pas un bel argentin qui serait venu à mon guéridon pour me faire lâcher la France, me faire découvrir la culture des habitants de Buenos Aires, les jouissances et les vins portègnes,  visiter l'Obélisque, la rue Caminito, les façades colorées du quartier de la Boca, et connaître mes premières extases dans les salons canning du barrio Villa Urquiza...

J'ai pris mes cliques et mes claques avant minuit, ainsi me suis-je égarée à Montmartre, en oubliant mes fantasmes du tango...

 

Un homme au visage ténébreux, aux sourcils épais, et les cheveux noir ébène, n'arrêtait pas de me suivre et de me mater depuis que j'avais quitté la milonga. C'est stupide, j'avais peur qu'il vole mes chaussures de tango que je trimbalais à la main, seuls accessoires que je n'avais pas pu faire entrer dans mon sac-à-dos!

Dans mon délire fantasmatique, il était un gaucho de la Guardia Vieja qui m'avait sans doute remarquée pendant ma seule et unique tanda de la soirée dans laquelle je me suis débattue sous le souffle pestilentiel d'un buffle aux mains mouates, aux reproches lourdes, surtout humiliantes à destination de ma técnica para la mujer.

Pauvre de moi, je me voyais plus en sécurité dehors à minuit, perdue dans un arrondissement de Paris, loin de ma Provence, qu'à l'intérieur d'un lieu pourtant confortable où je projetais sur les gens, des personnages sortis tout droit du film Moulin Rouge.

 

J'ai cherché la bouche de métro, je voulais la station de l'Hôtel de Ville, j'ai pensé comme ça au lieu le plus rassurant quand on se perd dans une grande ville. Cet homme qui me suivait s'est mis à siffloter la Complainte de la Butte. Allait-il me faire danser le tango de Roxanne?

Il est arrivé à ma hauteur, m'a proposé d'être mon hôte. Il semblait très avenant. Alors j'ai accepté. On a pris un verre, puis il m'a proposé son appartement pour m'éviter de dépenser mes économies dans une chambre d'hôtel dans ce secteur parisien.

Je n'ai su qu'après, qu'il ne dansait pas du tout le tango argentin, mais qu'il passait son temps à courtiser les danseuses déçues et seules qui ressortaient de la milonga. Curieux bonhomme, lorsque qu'il a souhaité que j'enfile mes chaussures de tango et que je remette ma robe de tanguera...

 

J'avais bien bu, mais il venait de mettre un CD de Di Sarli; ça n'a fait qu'un tour dans ma tête avant que je me décide de faire ma tanguera rien que pour lui.

Bien sûr, je n'avais pas compris qu'il avait sa façon très personnelle et originale de chercher un strip tease gratuit et privé... J'ai fait semblant de pas comprendre...

 

Ainsi donc après mon déboire de danseuse, j'étais tombée sur un fin sociologue de rue, qui possédait une connaissance particulièrement aiguisée des comportements féminins du milieu du tango, sans même le fréquenter! Il n'avait qu'à ramasser, entre les orages et les orgasmes du ballroom, la femme seule, triste, surtout celle qui ressortait avec la larme au coin de l'oeil...

 

Complainte de la Butte - Moulin Rouge

Le tango est un orgasme

 

Il était trop tard pour que je m'inquiète de mon sort! Le doux tangage de ses épaules préparait mon orgasme... loin, très des milongas.

Mon faux argentin, mon  gaucho de fortune, ne savait pas me guider un seul huit, et se réjouissait de sa tendance à me marcher sur les orteils. Il ne m'avait pas menti! Par contre, à force de faire le coup à toutes les tangueras égarées de Montmartre, il avait développé une façon d'être dans son sol, car il en avait, du sol, un enracinement viril et surtout une manière délicate mais non moins grivoise de me guider, plutôt me forcer, des ganchos.

La conscience de mon axe, ça, il l'avait! Notamment, du milieu de mon centre de gravité, plaçant, à la fin de chaque phrase musicale, sa cuisse qui faisait deux fois la mienne, contre mon périnée.

Je n'avais pas le choix: afin d'échapper à cette gentille agression, je me laissais glisser d'un côté de sa jambe, en enroulant la mienne autour. J'avais accepté de dormir chez lui, valait mieux pour moi que je ne regrette pas tout de suite... Je me réfugiais donc dans la musique, avec mon petit fantasme du tango, c'était trop tard, je m'efforçais d'être amoureuse, parce que son abrazo avait de la poigne, et dans son regard maintenant lubrique, tout au fond, je découvrais l'homme qui ne plaisante pas avec la danseuse qui accepte l'hospitalité sans trop réfléchir... 

 

Quand le CD s'est arrêté, je crois que je n'avais plus ma robe... Il s'est mis à chanter:

"La Cruz del Sur fue como el sino...

Madame Ivonne*,

fue como el sino de tu suerte,

alondra gris, tu dolor me conmueve,

tu pena es de nieve, Madame Ivonne" 

 

Je n'ai pas compris les paroles, mais comment dire, j'ai compris le message... La nuit fut longue et assez pénible...

 

Le lendemain à midi, j'ai essayé de m'extirper de sa tanière. J'étais partie sur une sérieuse négociation où il me fallait rester très calme. Je ne sais pas comment j'ai pu garder mon sang froid et réussir à glisser comme une anguille entre ses bras à plusieurs reprises, avant de claquer enfin sa porte.

Il était en train de m'expliquer mon programme de la soirée... Bref, avait l'indélicate intention de m'envoyer à Pigalle pour faire jouir des gauchos occidentaux qui ne savent pas que le tango rioplatense existe.

 

J'aurais pu rêver mieux comme premier voyage-tango à la capitale! L'essentiel est que je sois rentrée dans ma petite Provence, saine et sauve.

 

Madame Ivonne, Alberto Castillo - Les Grands Orchestres du Tango Argentin

 

Heureuse et soulagée de renouer avec les bras chaleureux des bals provençaux! Des qui ne me plient pas à des exigences qui me rendent frigide, des qui ne me font pas de remontrances sur ma technique et mes embellissements de lady, des qui ne me froissent pas telle une fleur en origami!

Quand je me sens femme, bien guidée, connectée à mon partenaire, et qu'un beau tango ou une jolie valse argentine pénètre mon âme, l'orgasme n'est jamais très loin, le tantrisme de ma danse s'impose, avec ce caractère sacré que je lui donne.

 

Les mains ensorcelées de Rudolfo Biagi me font les préliminaires tandis que les tangos de Pugliese me conduisent dans un marasme émotionnel sans-toi-ni-moi, une tangotitude de l'orgasme où mon seul intermédiaire de consolation pour revenir chez moi, dans mon alcôve de paix, tout juste après une cumparsita, plongée que j'étais contre un dernier buste que mes fantasmes de tanguera ont lacéré à coeur et à sang, est de m'apitoyer tendrement dans le regard d'un covoitureur, ou de réclamer sur le capot encore brûlant d'une machine à tanguer, miasmes ou miettes de tendresse, jusqu'au bout d'une nuit charismatique, jusqu'à la dernière ardeur de ma jouissance du tango, le dernier spasme que mon corps de danseuse finira par libérer, enfin épuisée, transie d'amour, essorée par l'abrazo du monde entier, livrant mes dernières gouttes, ma dernière larme, à l'aube d'un dimanche qui oubliera que le tango n'est pas fait pour les femmes fidèles...

 

Le tango est un orgasme

 

Tanpis si les derniers soupirs sont destinés à d'autres plus belles que moi, plus jeunes, plus indifèles, je me tournerai vers une autre, ma semblable, une autre petite fleur de lys, histoire de noyer notre déception féminine au beau milieu de nos peaux de satin et de nos baisers dont la saveur n'a même pas retenu le regard d'un gaucho. Je n'ai jamais été la reine du quartier latin, comme Madame Ivonne, et c'est tant mieux.

Les hommes dorment toujours, quand la rosée du matin rafraîchit les roses oubliées.

 

Avignon, le 29 janvier 2016

 

(*) extrait de la chanson "Madame Ivonne"

Tango de 1933 popularisé par Carlos Gardel

Musique: Eduardo Pereira - Texte: Enrique Cadicamo

"Mademoiselle Yvonne était une petite

Dans l'accueillant quartier du vieux Montmartre,

Avec son allure avenante de joyeuse grisette,

Elle égayait les fêtes des Quatre Arts"

Source: Madame Yvonne - marseilletango.fr

 

Le tango est un orgasme

De la même ruisselante candeur, mes autres récits longs, nouvelles impertinentes et fictions entre deux rives:

La jeune et belle et cruelle tanguera

Comment j'ai réussi à planter mon cavalier au beau milieu de la piste de danse

Cette nuit je suis mort de froid

Quand je bois les mots

Si vous avez apprécié ce texte orgastique, qu'il vous a apporté quelques jouissances poétiques, pensez à le partager sur votre réseau tango social,  par e-mail ou votre bouche à oreille (avec ou sans la langue!)

Commenter cet article