Le tango rioplatense et la femme séquestrée

Publié le par Frédéric Zarod, Mademoiselle Plume

Le tango rioplatense...

Le tango rioplatense...

Le tango rioplatense et la femme séquestrée
... et la femme séquestrée

... et la femme séquestrée

 

Dans notre tango du Rio de la Plata qui se veut libre, improvisé ~ loin des geôles de l'ancienne dictature, il n'y a pas que le fantasme du yerba mate, de l'éventail et de la mirada, du talon aiguille et du milonguero en abrazo cerrado exagerado qui parfois enferme excessivement  sa danseuse, emprisonne la femme dans un enlacement contraignant,  et qui vous engueule si vous avez le malheur d'ouvrir votre étreinte, il n'y a pas non plus que le fantasme du voyage à Buenos Aires, de certains français qui partent là-bas, et qui reviennent pour vous snober, convaincus qu'ils sont devenus non seulement des argentins natifs de la Boca, mais les nouvelles stars mondiales prêtes à la finale escanario ou pista de Luna Park en 2017...

 

Le tango rioplatense, ce n'est pas non plus seulement la souffrance des argentins qui eux seuls ont le droit de se servir du tango argentin pour souffrir artistiquement, en poésie et bailando; le tango... c'est aussi un patrimoine universel, censé accueillir les myopes pour qui la mirada n'est pas possible, les petites gens qui ne pourront jamais s'offrir un voyage à Buenos Aires (ou à Montevideo), les personnes d'un certain âge, qui découvrent tardivement la reine des danses, avec parfois un handicap invisible, ou un corps recrocquevillé après une vie de servitude dans une industrie cotée en bourse, une grande entreprise rachetée et revendues par des spéculateurs peu scrupuleux, c'est encore des petits jeunes, qu'on devrait accueillir à bras grand ouvert, au lieu de jalouser leur jeunesse, leurs prouesses (quand bien même ils confondraient encore l'amour et la gymnastique), ici même, en France.

 

Parfois, le tango rioplatense, c'est aussi l'histoire d'une femme séquestrée...

Autant pour moi, mais il me faut dédramatiser ma petite souffrance de petit français qui essaie de danser son petit tango qu'il confond avec de la musette... J'ai le droit, moi aussi, à mon fantasme du tango rioplatense, et mon fantasme du tango, c'est celui d'une femme séquestrée éprise de liberté, une femme enfermée là, dans un corps d'homme depuis belle lurette déjà, sans doute depuis l'adolescence.

Je vais vous épargner toute l'histoire de cette femme torturée moralement pendant plus d'une trentaine d'années, j'estime qu'il y a des cas bien plus graves, mais je vous renvoie tout de même, étant donné que j'ai un certain respect pour la hiérarchisation des souffrances humaines en ce bas-monde, à l'autodérision avec laquelle je compte vous entretenir à propos de mon fantasme qui n'en est peut-être pas un... au bout du compte?

Moi aussi j'ai mon fantasme du tango argentin. Les trésors sont cachés dans les marécages. Peut-être le resteront-ils? Si j'étais une huître, d'ailleurs, je devrais me la fermer immédiatement, la coquille, j'entends. Savez-vous seulement pour quelle raison une huître confectionne une perle? Cherchez, vous trouverez.

 

Mon tango rioplatense, je ne peux plus l'offrir en pâture à n'importe qui, je le réserve à mon entourage tanguero, mes ami(e)s, il est ce que je suis, mon corps, mon coeur, mon existence houleuse, ma façon d'aimer, une manière platonique de me donner en amour, tantrique et spirituelle, pourquoi pas?

De mon tango rioplatense, peut enfin sourdre toute ma sensibilité, mon hypersensibilité, ainsi que ma féminité, en lui résident mes talents de guideur et de danseuse, il contient 15 ans d'arts martiaux, 10 années de manutentions très physiques, épuisantes, comme conducteur-routier 40 tonnes, aide-maçon, ouvrier BTP, chargeur-déchargeur de camions, avec des prises de risques inconsidérées, des changements d'horaires qui ont bousillé mon ancienne vie familiale (en tout cas, qui ne l'ont pas favorisée), du sommeil perturbé, bref.... dix années d'enfermement, d'épreuves, pour un homme frêle, sensible, qui a sacrifié sa fibre artistique et poétique croyant vivre une vie... normale.

 

C'est aussi dix années de bals intensifs, d'abord de thés dansants, de dancing rétro ou d'école de danse de société, de soirées toutes danses, rock-swing, salsa et latino, puis de milongas, avec les joies mais aussi les difficultés sur la piste de danse, 10 années de cours de tango argentin, de stages et de pratiques, non-stop, d'entraînements personnels, de recherche du mouvement et de la musicalité, un tango rioplatense mis à l'épreuve parfois tous les jours, avec les larmes aux yeux en quittant une milonga, et il est hors de question que je l'offre à un milieu normatif du tango en France qui se contenterait des apparences, du costume, ou de la robe échancrée, et d'un à-peu-près dansable: comment certains danseurs peuvent-ils se permettre de donner des leçons de tango en pleine milonga à des femmes, alors qu'ils n'ont jamais porté une seule fois de leur vie des talons hauts? Comment des danseuses peuvent-elles également donner des leçons alors que certaines n'ont jamais cherché à guider?

 

Le tango rioplatense est une expérience, une expérimentation, une remise en question permanente de ce que l'on croyait acquis, de ses techniques fondamentales. Il faut souvent mettre de côté son fantasme, et rentrer dans la chair du tango.

 

Tant pis si je suis une femme séquestrée dans un corps d'homme, un danseur qui devient une tanguera, qui fait sa transition (comme ils disent), le tango m'aide à trouver un équilibre, fragile, peut-être, mais équilibre tout de même, même si en ce moment, je n'ai plus trop l'envie d'aller en milonga, je fais une overdose de toutes ces querelles de clochers, de toutes ces critiques qui fusent à droite, à gauche, tout le monde donne des cours, donne des leçons de tango, tout le monde sait tout sur le tango, j'ai vu apparaître dans le milieu du tango rioplatense, des hiérarchies étranges, des catégorisations bizarres, des milongas pires que des sectes, j'ai constaté une vénération à l'égard de défauts grotesques portés comme des styles universels, et à côté de cette supercherie entretenue par une majorité de tangueros et tangueras, j'ai vu des petites danseuses qui "paient pas de mine", oh non, pas des danseuses de Buenos Aïe-ressssss ni de Panam, mais des petits bouts de femme assises dans nos milongas provinciales, sages et patientes, vous savez bien, nos milongas d'autochtones, ce sont de grandes danseuses, cachées, là, dans nos régions réculées de France, et chaque milonga dissimule sa Maestra, parfois plusieurs, de tous les âges, et qui ne passeront jamais sur youtube.

Pardon si le drôle d'oiseau que je suis, se soucie aussi des soufffrances et des fantasmes des petites-gens de la milonga provinciale. J'aurais pu fermer mon bec, ne jamais écrire la moindre ligne sur ma passion du tango du Rio de la Plata, mon apprentissage, mes expériences et déboires, j'aurais même cessé d'écrire quoi que ce soit sur la reine des danses, si des personnes, de plus en plus nombreuses, ne m'avaient pas fait de si beaux retours sur mes textes, réflexions ou récits poétiques.

 

Il y a des séquestrations invisibles, des prisons mentales, des verrous émotionnels, mais grâce à Dieu, l'écriture est libératrice, thérapeutique, un acte d'épanouissement, au masculin comme au féminin. Et le tango pareil.

J'écris parce que la solitude des grandes villes pèse, j'écris parce que je suis malgré moi un papillon de nuit, j'écris sur le tango tant le tango parle en mon coeur d'être humain sensible, fragile et vulnérable, j'écris sous carence affective, sous vide sentimental, j'écris comme d'autres êtres pourraient sombrer dans la drogue, l'alcool ou la débauche.

Je reste sage. Trop sage. Avec cette étrange maladie, cette transidentité, à la limite de la transsexualité. Je suis conscient que si Dieu m'a donné cette vie dans un corps d'homme, c'est pour l'accepter en travaillant sur ce que ma biologie masculine a à m'apprendre.

Prendre des hormones et aller vers l'opération de réassignation ne sont pas des choses anodines, même si nous avons de beaux exemples de réussite, comme Coccinelle ou Bambi, en France, même si ce parcours peut sauver des vies, des êtres trans qui seraient allés au suicide autrement, mais je ne suis pas à plaindre, j'ai vécu ma vie d'homme, mes fantasmes d'homme, j'ai "prouvé" que j'étais un mec, malgré mon poids plume, j'ai tenu plus de vingt cinq années à mentir à mes proches, à me mentir par la même occasion, tout en vivant bon gré mal gré de belles expériences avec ce masque d'homme, je découvre que le tango après dix années, peut constituer un bon palliatif dans mon cas pour éviter une hormonothérapie ainsi qu'une intervention chirurgicale de changement de sexe, et j'ai pris mon courage à deux mains pour libérer la femme qui vit en moi, dans le milieu du tango rioplatense, je ne chercherai pas à faire semblant, à participer de cette pensée unique qui met à l'écart ce qui ne convient pas à la norme: travestie, c'est comme ça que je me lance dans la technique femme, les fioritures, ou adornos, comme ils disent! Tant pis si mes boleos s'élèvent au-dessus des genoux, ou des hanches!

 

Femme séquestrée, ou travestie en milonga?

Je ne sais pas, je ne veux pas non plus déranger les gens. Il y a peut-être encore des homophobes, et des transphobes, qui pourraient ne pas le supporter, faire un malaise, crier au satanisme, ou je ne sais quoi encore...

Non. Puis j'aime aussi me fondre dans la masse. C'est d'ailleurs un peu le fantasme de tout le monde: nous sommes tous masochistes pour avoir ce besoin de nous fondre dans la masse, nous unir dans le moule, nous autoflageller dans la norme, nous jalouser, nous corrompre, nous envier, nous critiquer, parfois nous haïr, les uns les autres, nous soumettre corps et âme à notre bien chère pensée unique en ne manquant point de casser du sucre sur le dos des danseurs ou danseuses qui ont le malheur d'avoir un fantasme mal placé, ou pire, du talent, nous chérissons notre masochisme collectif et sa dictature qui hiérarchise les souffrances et décide qui a le droit de fantasmer, et comment nous devons vivre l'enfer sur terre, ou... quels seront les élus qui auront  le droit de vivre leur paradis du tango rioplatense...

Avignon, le 23 mai 2016

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