TANGUERA être une femme du bal

Publié le par Mademoiselle Plume

Être une femme dans nos milongas françaises

Être une femme dans nos milongas françaises

 

Je suis une danseuse de tango argentin qui veut se sentir femme dans l'abrazo (l'enlacement du couple dansant)

 

TANGUERA

 

Cette danse extraordinaire du Rio de la Plata, née sur les rives de Buenos Aires et de Montevideo, m'offre un excellent terrain d'épanouissement. Tanguera, c'est comme cela que je me sens le plus féminine.

 

L'éventail à la main, les jambes croisées, assise depuis une heure devant un guéridon sur lequel trône une rose rouge,

 

j'observe les couples du bal, les danseurs, leur façon qu'ils ont, chacun, d'interpréter la musique, et je dois avouer que je n'en ai vus aucun l'interpréter. La milonga est un enchantement, la milonga est aussi un enfer visuel où je me sens parfois agressée (La milonga est à la fois le nom qu'on donne au bal de tango argentin et un genre musical jovial, riche en contre temps, sur lequel on danse à petits pas, vifs, bien marqués et ancrés dans le sol).

La plupart danse sur le rythme ou du moins tangue en cadence, nombreux ceux qui marchent sur les temps forts, plus rares ceux qui vont jusqu'au contre-temps... J'ai beau regarder attentivement, leurs pas sont comme des ciseaux, c'est à celui qui coupera le plus de partitions de tango! Combien de danseurs allongent leur marche sur ce bandonéon qui pleure, arrondissent leur enjambée quand un violon s'écrie, retiennent leur souffle et libèrent la pierna de leur tanguera sur cette note accentuée à l'instar d'une étoile filante qui traverse la voûte aux cinq mille princesses scintillantes?

Quel homme prendra véritablement la forme d'une phrase musicale, bercera sa danseuse sur les nuances subtiles des instruments qui naissent, qui meurent, qui jaillissent comme le feu peut sourdre d'une terre aride, qui se taisent jusqu'à faire danser les coeurs sur le silence d'une nuit d'été en cette Provence où je suis née tanguera?

 

 

La cortina (musique d'ambiance, quelconque, coupée assez tôt pour servir de transition, de "rideau" entre deux séries dansantes) se termine, un tanguero me fixe du regard. Mes yeux se détournent de lui: je pense que la tanda (série de trois ou quatre tangos, valses argentines, milongas, canyengues ou foxtrots) qui va venir sera la valse ou la milonga, je parie plutôt pour les valses... Je n'ai affiché jusqu'à présent aucun sourire. Je le garde pour un peu plus tard, lorsque je me sentirai prête à m'élancer sur la piste de danse.

 

Ce soir, je ne suis pas venue avec mon chauffeur. Non, je ne suis pas une femme fortunée. Je parle de mon covoitureur de bal. Il est mon chauffeur attitré, à défaut d'être mon partenaire de danse. Je ne le veux pas pour les stages de tango. Il me fait rarement danser plus de deux fois pendant une milonga.

On s'aime bien. A merveille même, quand nous  passons du temps sur le trajet. A l'aller, nous parlons de notre semaine écoulée, du boulot, de la famille, du reste. Parfois, c'est confidence pour confidence. Au retour, nous décortiquons la soirée, il me fait l'éloge des tangueras qui l'ont fait frémir, parfois il va jusqu'à insulter la seule tanguera de la soirée qui lui a fait une réflexion malheureuse, à croire qu'il n'a dansé qu'avec elle. Je le console. C'est amusant de savoir comment un danseur de tango peut être si fragile... Je ne devrais pas le dire!

 

Je suis son bouche-trou. La seule tanguera qui monte dans sa voiture sans jamais céder à aucune de ses avances. C'est pour cela que je suis son bouche-trou: dès qu'il sort avec une nouvelle danseuse, il me faut reprendre le volant comme une grande pour aller en milonga.

J'attends alors que son nouvel amour s'étiole. Chaque année, j'ai droit à deux ou trois périodes sans mon chauffeur attitré. Il disparait de la région. Je ne l'aperçois dans aucun bal du coin. Dès qu'il a une copine, il court les festivals, les encuentros, ou monte dans une capitale européenne avec elle. Dire que je suis sa covoitureuse la plus fidèle, sa régulière: ses économies, il les garde pour les autres, celles qui acceptent les chambres d'hôtel ou son lit.

 

Mon travail ne me permet pas de sortir de mon proche environnement tanguero: mais je ne suis pas une aventurière, je veux juste être une femme, me sentir femme dans l'abrazo. Des danseurs, il y en a partout, et des hommes, qu'ils soient de Buenos Aires ou de Paris, de ma ville ou du village voisin, demeurent des hommes.

Mon chauffeur-tanguero est mon aîné, un coureur de jupons, exclusivement des danseuses de milonga... Je suis plus jolie et surtout plus jeune que ses conquêtes. Il sait à quoi s'en tenir avec moi: je suis fière d'être sa plus fidèle des covoitureuses, il me revient toujours!

Les gens pensent que... Mais je me fiche bien de ce que disent les autres.

 

Ce soir, je n'ai pas fait attendre mon covoitureur. C'est pour le coup que je suis arrivée pile poil à l'heure d'ouverture!

Quand j'y vais toute seule, je me soucie du trajet, j'ai peur de faire attendre le bal tout entier! Mais quand je me laisse transporter... Je crois que je n'ai jamais fait attendre mon ex-mari aussi longtemps que mon chauffeur: je ne sais pas pourquoi je mets plus de temps à me préparer. Mon maquillage de tanguera demeure aussi simple, naturel, que lorsque je m'apprête pour faire les courses ou aller travailler.

Pour le même maquillage, je met cinq minutes quand il s'agit de commencer ma journée ordinaire, j'en mets dix fois plus avant d'aller au bal. Dire qu'il m'est même plus important d'être bien fardée, bien vernie, pour acheter une baguette de pain à la boulangerie de mon quartier que pour danser!

Je crois en vérité, que si je fais exactement les mêmes gestes, que je prends soin de ma peau ou de mes cheveux de la même manière, quand il s'agit de me préparer pour une milonga, je fais tout avec une lenteur excessive... Je danse déjà dans ma tête, dans mon coeur... 

 

La tanda de valses vient de s'achever. Un danseur s'approche, et me tend la main. J'aime la mirada, mais j'aime aussi quand un homme se déplace de l'autre bout de la salle pour venir se placer debout devant moi et s'incliner: impatiente d'entendre sa voix d'homme, alors je lui pose une petite question, ou retourne la situation avec un brin d'espièglerie, ça les détend, ça les adoucit, mais surtout, cela me permet d'entendre le timbre de leur voix, car je suis très sensible aux cordes vocales d'un inconnu qui me propose ses bras, son odeur, et la sueur de sa tempe...

Je suis autant sensible au regard du danseur qu'à sa voix ou à la forme de sa main... Qu'il m'invite par le regard, qu'il me tende aussitôt sa poigne masculine, et qu'il me dise une chose jolie à entendre, pas un machin banal, qu'on dit à toutes les femmes, juste une parole qui souligne un charme particulier, car j'ai horreur quand un homme me classe d'entrée de jeu comme belle femme, quelle hypocrisie!

 

Je préfère encore cette drague sobre, où l'homme ne fait que semblant de draguer, où il n'y engage aucune volonté réelle, mais le tout, enrobé d'humour, ce côté bon enfant de l'homme qui aime jouer son rôle pour la danse, pour que je me sente déjà femme avant de faire nos premiers pas ensemble.

C'est d'ailleurs ainsi qu'il a le plus de chance de me séduire. Mais chut, ici c'est mon secret de femme. Il ne faut pas que je sache que mon danseur le sait... Ou bien il me faut douter à chaque instant entre sa fausse drague et ses réelles intentions...

 

Après tout, l'essentiel se passera dans l'abrazo: tanguera ou tanguera pas? C'est bonheur que d'être femme. Je peux faire semblant, ou ressentir de belles et vraies choses qui me conduisent tout droit... au septième ciel, mon danseur n'en saura rien: qu'il doute à son tour, et le tour est joué!

 

J'espère toujours que la tanda sera merveilleuse. Pour ne pas être déçue, je fais souvent l'impassible, éventuellement, je donnerai du fil à retordre à mon cavalier... Le bal, ce n'est qu'une suite de déceptions. Je suis plus heureuse en tango lorsque je me prépare à y aller, que pendant l'enchaînement de ces rondes où je passe  dans les bras de plusieurs hommes.

 

Je rêve toujours d'un même rêve, il s'agit bien de cette étrange farce du tango: je veux un homme vrai, qui me donne l'impression que je danse toute seule, pourtant, que les mouvements que je viens d'exécuter ne soient pas issus de ma propre volonté.

Je ne veux pas d'un cavalier qui me permette de choisir le type de déplacement que je m'apprête à faire: je n'aime pas l'homme qui me donne le libre choix d'engager le pivot arrière à la place du pivot avant, pour amorcer mon tour autour de lui. Je veux qu'il me fasse danser, et non pas me retrouver dans cette situation affreuse où je dois me demander ce que je vais faire, ce que je peux faire pour être au plus près de son fantasme du tango argentin, ou pour lui faire plaisir... J'ai horreur de deviner ce qu'il tente de me guider, j'adore simplement être ce qu'il me guide.

 

Faut pas qu'il soit dans sa tête. Mais je crois bien que seule la femme vit intégralement dans son corps, sa chair, surtout les tangueras! Je danse avec mon cerveau droit, et surtout mon coeur, ou bien les hommes ont un mur de béton entre leurs deux hémisphères cérébraux? Que dis-je, pour certains, c'est la muraille de Chine qui sépare le cerveau gauche du cerveau droit. A la rigueur, je préfère danser avec un homme qui pense avec sa...

Oubliez, je suis femme, et quand on est femme, on tourne autour du pot, mieux encore: on dit tout le contraire. Certaines d'entre nous ont le fantasme du viol, mais faut pas abuser: certains hommes utilisent cela pour passer à l'acte... On aime se sentir fragile, vulnérable seulement lorsqu'on se sent confiante dans leurs bras, le reste, ce n'est qu'interprétation de machos qui ne savent pas que la virilité, la vraie, passe par le respect de notre vulnérabilité: une femme amoureuse est un volcan, un océan déchaîné, une tempête de sable, un séisme, on ne joue pas avec ça, ou bien notre civilisation retombera dans la barbarie la plus primitive...

 

Parfois je fais le garçon manqué. Mais ça, c'est avec le danseur qui se la pète: il n'a rien dans les chaussures, il plane complètement, et son corps fait tout le contraire de ce qu'il m'explique, ou me reproche... Parce qu'en plus, il m'explique à quel endroit je dois poser le pied, allô Papa Tango Charlie, holà ça tangue... Quel con, pardonnez l'expression!

Je ne veux pas d'un danseur qui me contraigne, qui force mon corps, en contractant ses bras, en bloquant son énergie, pour m'imposer un vide... sidéral, dans lequel je suis obligée d'aller si je ne veux pas avoir mal.

 

Mes oestrogènes et ma progestérone de tanguera femme ne me permettent pas d'avoir la musculature d'un mâle. Je suis née dans un corps de Vénus, ma production de testostérone n'est pas suffisante pour que mes cuisses et mes hanches ne soient remplies que de muscles: c'est la répartition de mes graisses dans mon bassin et mes jambes qui font ma jolie forme de violoncelle, de contre-basse, ce sont mes hormones de femme qui ont élargi ma ceinture pelvienne et arrondi mon enlacement scapulaire.

Allons donc, je suis femme pour que l'homme me prenne comme telle: je n'ai jamais été une danseuse revêtue d'une armure du Moyen-âge ou d'un scaphandre en titane. Ma chair demande de la douceur, et mes articulations, de la fluidité. Mon corps tout entier invite le cavalier à rentrer dans sa tendresse d'homme.

J'aime de larges épaules, de beaux biceps, des pectoraux massifs, c'est pour me sentir en sécurité, me savoir protégée par le milonguero contre qui je pourrai me blottir. Mais qu'il ne me soulève pas, qu'il ne me pousse pas, qu'il ne compresse pas ma cage thoracique, qu'il ne torde pas ma charpente aux courbes qui enchantent, qui apaisent, qu'il ne me tire surtout pas: c'est l'idée qu'un homme, si possible musclé, pourrait me faire mal par sa force, qui inspire toute ma féminité, qui fait que je me donne à lui, et que je me donne par mon abrazo, mais qu'il me le fasse sentir par sa droiture, son équilibre, et son enracinement,  et par le respect de mes tendons et de mon squelette de femme, alors le temps d'une tanda, je me sens femme, j'offre ma confiance, perchée sur mes talons hauts, les yeux fermés, et pour une danse, je prête mon coeur de tanguera...

 

Le bal touche à sa fin. Quand je pars danser toute seule, je m'en vais juste avant la cumparsita. Je n'aime pas les maux de la fin: j'aime rouler la nuit, mais pas sur une note de désespoir. Je n'attendais pas le prince charmant, juste un homme, un cavalier, qui aurait su enfin placer la musique dans mon corps de danseuse, la faire rentrer comme si de rien n'était.

Encore faut-il qu'un tel tanguero soit ce qu'il guide, devienne le tango qu'il me propose. Des émotions ce soir, oui, de rares hommes, ont pu les soulever en mon coeur, partager les leurs en même temps que leur parfum,  ou les muscles saillants que je pouvais étreindre sur leur épaule droite. C'est déjà ça!

Je fais l'effort de rester jusqu'après la fin d'une milonga, uniquement lorsque mon covoitureur est de nouveau libre: je ne suis pas seule pendant le retour. Et ça me fait toujours chaud au coeur de me faire raccompagner à ma porte par un homme en qui j'ai confiance. C'est cela qui me console après mon nouveau rêve brisé... de femme du tango.

Avignon, le 19 août 2015

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Lili 19/04/2016 09:21

Bonjour
Félicitations pour ce très beau texte.
Je vous fais une confidence en espérant etre pardonnée de ma franchise : j adore danser le Tango mais des choses me choquent dans ce milieu.
Moi je n ai pas de problèmes de partenaire, j ai cette chance mais il y a
un vrai problème de parité en cours et dans les milongas et cela engendre des tensions entre femmes qui sont souvent invitées et celles qui dansent moins parce que moins jeunes, ou pas sexy ou moins bonnes danseuses.
Aucune école ( il me semble) n a sérieusement réfléchi a ce problème.
C est vraiment triste et déprimant de voir toutes ces femmes sur le carreau en panne d un danseur.
Que dire de certains comportements sur la piste?
De ceux qui passent en force, de celles qui font des voleos hauts alors que la piste est bondée, le tout au détriment de la musique et de la beauté ?
Quand aux messieurs qui invitent les dames la chemise trempée et l odeur de ...c est pas très glam non plus.
Heureusement il reste la magie de certains couples réels ou de danse, c est toujours un plaisir de l âme de les voir si gracieux.
Merci de m avoir donnée l occasion de m exprimer, j espère ne pas vous avoir trop dérangé.

Frédéric Zarod 19/04/2016 16:26

La parité..... L'éternel problème de la milonga.
Mais est-ce vraiment un problème? Il y a peut-être des femmes qui rêvent de guider? De s'exprimer elles aussi? Se le permettent-elles? Que vont dire les cavaliers?
Moi, j'emmène mes talons, pour faire la femme, la danseuse, mais certaines femmes m'ont fait la réflexion que je deviendrai "une concurrente".............

Personnellement, j'invite tous les âges, l'essentiel, c'est la connexion, l'émotion, l'échange sincère. On ne peut pas danser avec tout le monde, question d'affinités.

Je mets l'accent sur le confort de l'abrazo, les filles qui sont dures, qui me font mal au dos, je ne les invite plus, qu'elles soient jeunes ou moins jeunes, belles ou moins belles, qu'importe, je ne veux pas ressortir d'une milonga avec des douleurs au pied, au genou, ou à la nuque.

La transpiration......... ça fait partie de la vie, nous ne sommes pas en silicone? Il y a des femmes qui transpirent aussi..... ça change du virtuel sur internet.

Des boleos, des ganchos? Si la piste n'est pas bondée --- en effet -----, avec de l'espace, et une attention autour de soi, oui, oui à l'expression du tango rioplatense, sous toutes ses formes, ses couleurs, ses parfums (ou odeurs).... et ses coutures !

Merci à vous, Lili, de vous exprimer ici, nous posons des questions...... les réponses viendront sans doute à travers l'expérience du bal,
Abrazo fuerte
Fred

gribouille 11/09/2015 06:16

Alors il s'agit d'un texte de fiction. Pas facile de se mettre à la place d'une femme : ce texte est-il le résultat de confidences glanées ici ou là ?

Frédéric Zarod 11/09/2015 07:29

Une fiction qui n'est basée sur aucune confidence, je me suis connecté à mes émotions, ressenti profond, en faisant fi de mon enveloppe terrestre, lol, et en essayant de construire une trame logique pour mon récit.

yann quatromme 22/08/2015 11:48

je trouve sympa vos tex j'adore je vous dis à bientôt
amicalement
Yann
http://actiontango.com

Frédéric Zarod 23/08/2015 05:50

Merci Yann, au plaisir, je vais faire un tour sur votre site ActionTango

dany 20/08/2015 09:31

tres joli texte de la tanguera ; je m'y reconnais

Frédéric Zarod 20/08/2015 10:17

Merci Dany