Une fille dans un bar

Publié le par Frédérique Violette alias Mademoiselle Plume

Une fille dans un bar

Une fille dans un bar ~ Mademoiselle Plume se cultive devant un café crème...

 

Deux heures, ou trois, passées dans un bar, une bière, ou deux, et quelques cafés; ma banana split, pour remplir mon petit ventre dodu de lolita mince et affamée, de miss ocytocine à la chevelure en bataille, blonde et plongeant sur d'admirables yeux bleus, des paupières roses, violettes, un sombre brun aux coins et un épais trait noir en travers afin d'établir la gravité d'une féminité qui essaie de faire peser son mystère; un blouson vintage dont le similicuir part en biberine, un pull cintré, rouge comme le vernis de mes ongles, des Aigle aux pieds, jean et patte d'éléphant, recoupé aux ciseaux, sans ourlets, histoire d'affiner le tissu et mettre en valeur une cheville blanche et fragile; un collier, des bagues, des bracelets, à moi toute seule je suis une bijouterie ambulante.

Objet clinique en observation, assise, un ouvrage épais en main, "Plume Pinceau et Bistouri", que vous ayez une idée de mes lectures, non que je veuille faire la fille intello, encore moins la bcbg qui se cultive, mais Voici ou Marie-Claire, Paris-Match  ou les particules élémentaires, sont des littératures inaccessibles pour mon trop peu de neurones de blonde qui tentent désespérément de se connecter au fil conducteur de la narratrice, tandis que de toute part, mes oreilles sont assaillies, les gens parlent à leurs tables tout autour, le bruit des tasses, des verres sur le comptoir, la porte qui s'ouvre, et claque, la chaise qu'on tire, qui grince, les vieilles et belles chansons dans le haut-parleur, et au milieu du riche vocabulaire et des phrases délicieusement construites de Fleur Habitson, l'auteure du roman posé précieusement sous ma main câline, je devine les regards, parfois, posant des questions, que je feins d'ignorer, avec cet effort d'entrer d'une manière nonchalante dans la matière singulière de ma nouvelle vie.

Deux heures et trente-huit minutes après avoir pris place dans ce lieu charmant où fausse gourgandine fait sa gourmande, dîne en s'enfilant deux boules de glaces enfouies sous une montagne de crème chantilly, parce qu'en cette saison, ils ne servent pas ma banana split, occupant mon temps psychologique entre un demi et un café serré, je tourne les yeux une fois de plus contre la baie vitrée: au coin d'une toiture, d'épais nuages gris bleuté aux contours nacrés par un couchant frileux, clairsemés du fond d'un azur qui me fait la promesse du plus beau printemps que mon bas-ventre de vierge n'oserait espérer, cheminent vers le sud avec cette allure souveraine du ciel hivernal de la Drôme provençale; en face, une autre vitrine: L'Escarpin.

Des chaussures par milliers, exposées comme si c'était fait exprès, et toutes me regardent, je sais qu'elles me narguent. Mais je ne bougerai pas de ma place, quitte à commander une seconde bière bien fraîche, me cristalliser parmi le décor, hors budget, mais pas endettée, j'hiberne en m'entourant d'une épaisse couche de patience.

L'espoir réchauffe, il est la seule graisse dont je peux garnir mes hanches, mes fesses et le pourtour de mes cuisses, espoir insaturé en ce mois de février, une réserve d'espérances qui sera mes sucres, mon carburant, sous le soleil à venir, à la fonte des neiges, à la forge d'un beau diable de mâle que réclament les plis soyeux de ma chair qui s'ennuie sous les dentelles, les soies et les velours que je ne cesse de lui présenter pour la distraire.

 

Frédérique Violette (Frédéric Zarod) alias Mademoiselle Plume
Nyons, Drôme provençale, le 8 février 2017

Une fille dans un bar

Cafe Dominguez, Hyperion Ensemble, Tango Epoca de Oro

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